Les Astronomes : une tapisserie teintée de politique.

Cette année, la France et la Chine fêtent le cinquantenaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques. Cela donnera lieu par ailleurs à une belle exposition, à Versailles, consacrée à la Chine à Versailles, au XVIIIe siècle. Cependant, combien savent que ces relations trouvent leurs racines lors du règne de Louis XIV, lorsque celui-ci décida l’envoi d’une mission Jésuite à la cour de l’empereur Kangxi ? Vous pourrez trouver le récit de cette première expédition dans un article que j’ai rédigé il  a déjà quelques mois, ainsi qu’un autre article expliquant le rapport établi entre les deux souverains des plus puissants pays du XVIIe siècle, Louis XIV et Kangxi. Aujourd’hui, l’article sera consacré à l’illustration de cette première expédition jésuite, à travers la tapisserie dite des Astronomes, tirée de la suite de la Première Tenture chinoise. Cette tapisserie, dont l’iconographie aimable et exotique avait ravi les membres de la cour, ne semble pas avoir été qu’une chinoiserie destinée à satisfaire les goûts d’un public de plus en plus fasciné par l’Extrême-Orient. Non, il semblerait que derrière certaines de ces scènes légères et charmantes se cachent certains sous-entendus politiques, destinés à glorifier le règne de Louis XIV, et plus particulièrement ses décisions en matière de politique étrangère. C’est le cas avec la scène des Astronomes, une des scènes les plus emblématiques de la Première Tenture chinoise. Décryptage.

 

Le principal objet que Sa Majesté a eu dans la résolution qu’elle a prise d’envoyer un ambassadeur à Siam est l’espérance que les missionnaires ont donnée de l’advantage que la religion en retiroit et les espérances qu’ils ont conçues sur des fondements assez vraisemblables que le roy de Siam, touché par les marques d’estime de S.M., achèveroit avec l’assistance de la grâce de Dieu, de se déterminer à embrasser la religion chrétienne pour laquelle il a déjà montré beaucoup d’inclination. Sa majesté veut aussy dans ce voyage procurer tous les advantages possibles au commerce de ses sujets dans les Indes, et prendre des éclaircissements certains sur celui qu’on pourroit faire à Siam.1

L’envoi d’une mission à l’étranger était très coûteuse pour le trésor royal, une véritable « course éperdue, d’avance ruineuse, entre capital insuffisant, impalpable ou gaspillé, appels de fonds sans échos, emprunts somptuaires à la grosse aventure, retours aléatoires, modestes ou inopportuns, déconvenues des ventes et surestimation des actifs2 ». Ainsi, pour répandre le christianisme jusqu’en Extrême-Orient, l’état engageait de grosses sommes – le roi était le premier des actionnaires de la Compagnie des Indes Orientales – mais les voyages étaient également financés par un certain nombre de négociants privés3. C’est pourquoi les missionnaires étaient aussi investis d’une mission d’ordre financier : l’obtention d’un privilège commercial au cours du voyage, dans des places stratégiques en Asie, pouvaient permettre d’espérer un retour sur investissement des missions, ce qui avait fait défaut à la Compagnie des Indes Orientales française jusque-là4. Il fallait donc que ces expéditions soient un succès, tant sur le plan matériel que spirituel. Depuis Matteo Ricci, les pères jésuites se servaient des sciences pour mieux ouvrir l’esprit de l’Empereur et de sa cour à la religion chrétienne. Le père Ferdinand Verbiest avait écrit, en 1678 :

L’astronomie et toutes les autres disciplines mathématiques, surtout les plus attrayantes, comme l’optique, la statique, enfin la mécanique tant spéculative que pratique, avec leurs accessoires, sont aux yeux des Chinois particulièrementles plus belles des Muses. Notre sainte religion, parée du manteau étoile de l’astronomie, s’introduit facilement parmi les princes et les gouverneurs de provinces, et abrite sous leur protection églises et missionnaires.5

Par ailleurs, Ferdinand Verbiest, alors président du Tribunal des Mathématiques de Pékin, avait envoyé par l’entremise du père Couplet, en 1684, une supplique au roi demandant de nouveaux missionnaires scientifiques dans le but de pallier la raréfaction des effectifs sur place. Alors que l’idée d’envoyer une mission scientifique en Chine était déjà caressée par Jean-Baptiste Colbert peu avant sa mort en 16836, la visite du père Couplet associée à la réception des ambassadeurs du Siam en 1684 permirent au projet de se concrétiser, en convainquant le roi de la possibilité d’accroître le prestige de la France et de son règne à travers l’entremise de ces missionnaires.

Le Roi poussé beaucoup plus encore par la passion qu’il a d’étendre en tous lieux la religion chrétienne, que par le désir de perfectionner les sciences ; ordonna, il y a dix ans, à six de ses sujets, d’aller à la Chine en qualité de mathématiciens ; afin qu’à la faveur de ces connaissances naturelles, ils fussent en état d’y répandre plus aisément les lumières de l’évangile.7

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Gravure représentant l’observatoire de Pékin, Nouveaux mémoires sur l’Etat présent de la Chine, de Louis Le Compte, édité en 1697. Conservé à la Public Library de New York.

La mission composée des cinq Mathématiciens du Roi arriva à Nimpo le 17 juin 16878. Entre temps, le père Guy Tachard était revenu de la première ambassade au Siam, le 17 juin 1686, alors que personne ne s’attendait à un retour si précipité, témoignant de l’échec de la mission diplomatique visant à établir durablement la France au Siam9. Seignelay, convaincu par Guy Tachard du potentiel de réussite d’une nouvelle ambassade au Siam, permet au père jésuite de repartir. Son retour définitif, le 26 juillet 1688, mit un terme aux espoirs français d’un établissement commercial au Siam10. Cependant, les missionnaires arrivés à Pékin connaissent, de leur côté, une grande réussite. Les lettres envoyées à la cour témoignent de l’empressement du roi auprès des représentants français et du succès de la mission, ainsi que le décrit Louis Lecomte qui cite l’Empereur Kangxi :

Les Européens qui sont à ma Cour président depuis longtemps aux mathématiques […] Leur prudence et leur adresse singulière, jointe à beaucoup de zèle et à un travail infatigable, m’obligent encore à les considérer. Outre cela, leur loi n’est point séditieuse, et ne porte pas les peuples à la révolte. Ainsi, il nous semble bon de la permettre afin que tous ceux qui voudront l’embrasser puissent librement entrer dans les Eglises.11

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Détail de la tapisserie des Astronomes.

Gravure représentant le père Ferdinand Verbiest tirée d'un ouvrage du XVIIIe siècle.

Gravure représentant le père Ferdinand Verbiest tirée d’un ouvrage du XVIIIe siècle.

On peut supposer que c’est ce succès rencontré par les Français en Chine que veut illustrer la scène des Astronomes. Les Astronomes est l’une des scènes les plus représentées de la série, et très certainement la plus célèbre. Elle témoigne de l’action des missionnaires à la cour de l’Empereur et de la méthode employée pour l’amener à embrasser la religion chrétienne. On peut observer dans cette scène une leçon d’astronomie donnée par les pères jésuites à l’empereur Kangxi. Au premier plan, sur les marches de l’édifice, on peut reconnaître deux missionnaires jésuites. À la droite de la composition, un personnage est debout, vêtu d’une robe de mandarin richement brodée, portant des documents sous le bras. Certains auteurs l’ont identifié comme étant le jésuite Ferdinand Verbiest12 (1623-1688)13.Sa présence sur la tapisserie peut se justifier par le fait qu’il a beaucoup œuvré pour favoriser la réception par l’Empereur de la mission française envoyée par Louis XIV à la cour impériale, mais également pour développer les sciences occidentales à la cour de Pékin depuis sa nomination à la tête du Tribunal des Mathématiques en 1669, à la suite du Père Adam Schall von Bell. Par ailleurs, le père Joachim Bouvet confirme sa présence auprès de l’empereur :

Le Père Verbiest luy expliqua pendant ces deux années là les usages des principaux instrumens de mathématique, et ce qu’il y a de plus curieux et de plus facile à entendre dans la géométrie, dans la statique et dans l’astronomie.14 

Sphères armiliaires, Sphères armiliaires, gravure tirée de l'ouvrage Nouveaux mémoires sur l'Etat présent de la Chine, de Louis Le Compte, édité en 1697. Conservé à la Public Library de New York. On peut en voir un exemplaire sur la scène des Astronomes.

Sphères armiliaires, Sphères armiliaires, gravure tirée de l’ouvrage Nouveaux mémoires sur l’Etat présent de la Chine, de Louis Le Compte, édité en 1697. Conservé à la Public Library de New York. On peut en voir un exemplaire sur la scène des Astronomes.

Gravure représentant le père Shall von Bell, tirée de l'ouvrage d'Athanase Kirsher, XVIIe siècle.

Gravure représentant le père Shall von Bell, tirée de l’ouvrage d’Athanase Kirsher, XVIIe siècle.

On peut également identifier ce dernier, à la droite de l’Empereur, car sa représentation est directement inspirée de la gravure présente dans l’ouvrage d’Athanase Kircher15. Cependant, on peut s’interroger du choix de représenter non pas les Mathématiciens de Louis XIV mais des personnages étrangers à la mission envoyée par le roi, d’autant plus qu’il s’agit là d’un anachronisme, dans la mesure où le Père Schall von Bell est décédé en 1666, alors que Kangxi, né en 1654, n’était encore qu’un jeune adolescent16. Ainsi, la réunion des deux personnages est fantaisiste, mais ne contredit pas l’éventuelle identification, puisqu’on peut supposer que les artistes cartonniers se sont inspirés des modèles dont ils disposaient, avec les ouvrages publiés, pour représenter des personnages connus du public, sans s’inquiéter réellement de la véracité de cette réunion. De fait, les pères Verbiest et Schall von Bell étaient, avec Matteo Ricci trois des plus grandes figures de l’histoire de la mission jésuite en Chine17.

Les iconographies de la scène des Astronomes, mais aussi du Prince en voyage, où l’on peut voir des personnages parfaitement identifiables, tant par les contemporains de l’œuvre que par les chercheurs des XXe et XXIe siècles, témoignent du discours politique qui transparaît au-delà de la représentation agréable d’un exotique lointain. En effet, les spectateurs de la scène, et le duc du Maine le premier, connaissaient ces personnages. Les récits des missionnaires, depuis Matteo Ricci, étaient connus à la cour de France par les différentes publications en français dont elle ont été l’objet. Le fait d’intégrer ces personnages dans ces différentes scènes tend ici encore à ancrer, dans l’esprit des spectateurs, des éléments familiers au sein d’un univers qui leur est encore largement étranger, afin de faciliter leur compréhension de l’iconographie et l’impact idéologique qu’elle peut avoir sur eux.

En fait, sans connaître la volonté du commanditaire et des artistes, on peut donc supposer, par la date de création de l’œuvre d’une part, et la personnalité du premier commanditaire d’autre part, que la scène des Astronomes est une illustration directe de la politique étrangère de Louis XIV à partir de 1685, et des relations de la France avec la Chine. La scène des Astronomes témoigne de la réussite de cette entreprise. Les différents spectateurs de l’œuvre pouvaient, en la regardant, obtenir une vision directe des résultats de la politique de Louis XIV. Cette analyse peut également s’appliquer à la scène du Prince en Voyage : sur les marches menant à un édifice que l’on identifie comme étant un lieu de culte bouddhique se trouve la figure du père Schall von Bell. On sait que les missionnaires jésuites étaient particulièrement préoccupés par le bouddhisme, qu’ils considéraient comme une idolâtrie inspirée par le démon18.

Le Prince en Voyage, Première Tenture chinoise, vers 1703.

Le Prince en Voyage, Première Tenture chinoise, vers 1703.

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Les Astronomes, exemplaire du début du XVIIIe siècle, collection Francis L. Kellogg à New York.

Ainsi, la présence, sur les marches menant au temple, d’un père jésuite, est peut-être une manière de réaffirmer la mission d’évangélisation chrétienne des missionnaires jésuites en Chine, qui était le but officiel de tels voyages. Par ailleurs, un exemplaire un peu plus tardif des Astronomes, datant très probablement du début du XVIIIe siècle, conservé dans la collection Francis L. Kellogg à New York, a été augmenté d’une portion de la scène du Prince en voyage sur laquelle on peut voir le père Schall von Bell. On peut penser que l’ajout de cette portion à la scène initiale des Astronomes avait pour but de démontrer l’efficacité qu’avait l’enseignement scientifique prodigué par les pères jésuites pour la progression de la religion catholique en Extrême-Orient, soulignant davantage le bien-fondé de ce type de mission et de la politique étrangère du roi.

Le prestige du roi est donc rehaussé dans la démonstration de la justesse de ses décisions à travers ces deux scènes. Cependant, l’éloge du roi ne se limite pas à ces deux scènes, et à sa seule politique étrangère. Dans les neuf scènes du set et la représentation de l’empereur Kangxi dans différentes situations, la référence à Louis XIV est indirecte mais bien présente. Voir article : La Rencontre entre l’Orient et l’Occident, le parallèle établi entre Louis XIV et Kangxi. 

Et notez dans vos agendas :

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Notes : 

1 Archives de la Marine, Ordres du Roy, p.45, cité par J.C GATTY, Voiage de Siam du père Bouvet, 1963, p.50.

2 René Estienne,  Lorient et les Compagnies des Indes, 1666-1794 , in Ici et là, n°29, Paris, 1997, p. 30.

3 Les compagnies des Indes Orientales. Trois siècles de rencontre entre Orientaux et Occidentaux (1600-1858), Paris, 2006, p. 74.

4 Les Compagnies des Indes, route de la porcelaine dir. Robert Picard, Jean-Pierre Keneis. et Yves Bruneau , France, 1966.

5 Cité par J. C. Gatty, op.cit 1963, pp. XV, XVI.

6 Louis Lecomte, Un jésuite à Pékin, Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, 1687-1692, Paris, 1990, p. 28.

7 Idem, p. 29.

8 Idem, p. 34.

9 Raphaël Vongsuravatana, op.cit, 1994, p. 256.

10 Idem, p. 259.

11 Louis Lecomte, op.cit, p. 428-429.

12 Anne-Marie Amon, Le voyage de l’empereur de Chine : de la Chine de Kangxi aux chinoiseries de Louis XV, Auxerre, 1995. p 35.

13 Edith Standen, op.cit, 1976, p. 106.

14 Joachim Bouvet, Histoire de l’empereur de la Chine présentée au Roy, La Haye, 1699, p. 81.

15 Athanase Kircher, op.cit, p. 4

16 Henri Cordier, La Chine en France au XVIIIe siècle, Paris, 1910, p.39.

17 Hikmat, Alabdulrahman , Les récits européens sur la Cour impériale des Qing, 1696-1865, Paris, 201,. p.62.

18 Fontana Michela, Matteo Ricci (1552-1610), Un jésuite à la cour des Ming, Paris, 2010. p. 319-320 generic for seroquel.

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