La Manufacture d’Aubusson et les chinoiseries : de la Seconde Tenture chinoise à Jean Pillement.

Souvent éclipsées par les productions des manufactures royales de Beauvais et des Gobelins, les oeuvres sorties des ateliers d’Aubusson et de Felletin sont moins connues du grand publique. D’une facture moins précieuse et moins précise, les tapisseries d’Aubussons présentent tout de même un grand intérêt artistique et iconographique.

La renaissance des Manufactures d’Aubusson et de Felletin

Les villes d’Aubusson et de Felletin sont, au XVIIIe siècle, déjà renommées pour leur production de tapisseries. Jusqu’au XVIIe siècle, les deux manufactures produisaient essentiellement des verdures et des sujets de chasse, inspirés de modèles flamands. Éprouvées par les guerres de religions du XVIe siècle, les manufactures marchoises retrouvent un dynamisme grâce à l’Édit promulgué par Henri IV en 1601, interdisant l’importation de tapisseries étrangères. L’arrêt de la concurrence flamande permit aux manufactures parisiennes comme à celle d’Aubusson de retrouver une activité prospère et plus diversifiée.

De nouveaux modèles de tapisseries sont mis sur métier dans la première moitié du XVIIe siècle. Les sujets de ces tapisseries historiées reprennent des épisodes de la mythologie Antique, comme c’est le cas pour la Tenture d’Arianne, réalisée d’après les illustrations de Claude Vignon, gravées par Abraham Bosse, qui se trouvent dans le roman L’Ariane publié par Jean Desmaret en 1639, ou bien encore des sujets bibliques à l’image de la suite de l‘Histoire d’Esther et Assuérus, tirée de l’Ancien Testament, et qui connut un grand succès1. D’autres suites sont consacrées aux hauts faits de personnages historiques, à l’exemple de la suite intitulée La vie de Jeanne d’Arc ou de la suite de La Jérusalem Délivrée, d’après le roman du Tasse, et qui représente les hauts faits de Godefroy de Bouillon. Enfin, tout au long du XVIIe siècle, les manufactures d’Aubusson et de Felletin produisent de nombreuses verdures, très appréciées de la clientèle.

 “La Jérusalem délivrée”,  Aubusson, XVIIe siècle. photo Beaussant-Lefèvre - Paris
“La Jérusalem délivrée”, Aubusson, XVIIe siècle. photo Beaussant-Lefèvre – Paris

En 1665, Louis XIV, soucieux de rétablir l’activité de la manufacture, qui connaît des difficultés, promulgue par lettres patentes un nouveau règlement, stipulant notamment la nomination d’un « bon peintre qui sera choisi par ledit sieur Colbert pour faire les dessins des tapisseries qui seront exécutez en ladite ville »2 destinée notamment à fournir de nouveaux cartons. Cependant, Colbert n’envoya jamais de peintre, et se contenta de faire parvenir à la manufacture des cartons fournis par Le Brun, issus des œuvres tissées aux Gobelins, comme ceux des Élements, des Saisons, ou encore ceux de l’Histoire d’Alexandre, permettant ainsi de palier à la pénurie de modèles des ateliers d’Aubusson. Deux entrepreneurs privés, le financier et collectionneur Evrard Jabach (vers 11618-1695) et François d’Aubusson, duc de la Feuillade (1631-1691), fournirent également de leur côté quelques modèles à la manufacture, parmi lesquels de nombreuses verdures ou encore la tenture des Jeux d’enfants3. Ainsi, les artistes d’Aubusson ont reproduit plusieurs œuvres provenant des manufactures parisiennes, tout en les adaptant au style qui caractérise la manufacture, avec notamment une palette de teintes moins importante que celle des productions de Gobelins et de Beauvais, se résumant à une trentaine de nuances, où dominent les jaunes, les verts, et l’indigo. Le rouge de garance puis de cochenille est surtout utilisé dans les productions de la seconde moitié du XVIIe siècle4. La reproduction des tentures parisiennes a très probablement influencé le style de certaines productions originales sorties des ateliers aubussonnais.

La reprise du modèle de François Boucher : la Seconde Tenture chinoise.

La Danse, 1755-1770, d'après François boucher et Jean-Joseph Dumons, manufacture d'Aubusson.
La Danse, 1755-1770, d’après François boucher et Jean-Joseph Dumons, manufacture d’Aubusson.

Jusqu’en 1730, la situation de la manufacture et de la région se dégrada progressivement. La chute démographique entraîna un fort ralentissement des activités commerciales de la région. Puis, en 1730, Louis XV, soucieux de relancer la manufacture d’Aubusson, ratifie un nouveau règlement qui régira, jusqu’à la Révolution, la bonne marche de l’établissement. Des mesures concrètes sont prises :

Veut Sa Majesté que conformément aux lettres patentes du mois de juillet mil six cent soixante cinq, il soit incessamment envoyé et entretenu aux frais de Sa Majesté en la ville d’Aubusson un peintre pour faire les desseins de tapisseries qui y seront fabriquées, former des élèves et avoir inspection sur les ouvrier de la dite Manufacture pour la beauté et régularité des nuances des dites tapisseries5.

Cette charge d’inspecteur, de directeur artistique, et de maître enseignant fut donnée à Jean-Joseph Dumons. Le règlement fourni par le conseil de Louis XV précise ses fonctions. Dumons devait « fournir chaque année les tableaux nécessaires pour servir de patrons à une tenture des dites tapisseries de la hauteur ordinaire d’icelles et du cours de dix-huit aulnes à vingt aulnes de France ensemble un patron pour la bordure de chaque tenture »6. Jean-Jospeh Dumons allait s’acquitter de cette charge durant 24 ans, en fournissant des modèles originaux qui connurent un grand succès, et parmi les œuvres tissées sous sa direction figurait une adaptation de la Seconde Tenture chinoise de François Boucher.

La Chasse, 1755-1770, d'après François Boucher et Jean-Joseph Dumons, Manufacture d'Aubusson.
La Chasse, 1755-1770, d’après François Boucher et Jean-Joseph Dumons, Manufacture d’Aubusson.

Cette adaptation de la Seconde Tenture chinoise des ateliers d’Aubusson était en fait une commande particulière, émanant du marchand-fabricant aubussonnais Jean-François Picon, datant de 17547. Du fait de son travail effectué à la fois sur la Première Tenture chinoise et la Seconde Tenture chinoise, Jean-Jospeh Dumons était tout disposé à réaliser cette œuvre. La Tenture chinoise d’Aubusson présente cependant des différences avec cette dernière. Tandis que la suite de Beauvais était composée de six scènes – le Repas, la Danse, la Foire, la Pêche, la Chasse et la Toilette – celle d’Aubusson présente une autre scène, issue des modèles présentés par François Boucher au salon du Louvre de 1742, la scène de l’Audience de l’empereur, ainsi que trois nouveaux thèmes qui n’avaient pas été traités par le peintre : le Thé, la Volière et le Jardinier. À la suite de ces neuf scènes s’ajoutaient également huit entre-fenêtres – La Pêche au filet, la Pêche à la ligne, la Mouture du riz, l’Air, le Berger musicien, la Bergère à la houlette, le Chinois a l’ombrelle, Deux chinois – trois dessus de porte et une cinquantaine de garniture de meubles inspirés des gravures réalisées par François Boucher8. Jean-Jospeh Dumons a probablement dû réaliser seulement les neuf scènes de la suite principale, laissant le soin de créer les autres modèles aux autres peintres des ateliers d’Aubusson.

La suite d’Aubusson possède les mêmes caractéristiques que celle de François Boucher : les nouvelles compositions représentent ce même univers aimable, agrémenté de quelques éléments exotiques – porcelaines, végétation, édifices – afin de rendre les scènes suffisamment dépaysantes pour le spectateur occidental. Les scènes content de manière anecdotique un quotidien paisible et coloré au Pays du Milieu. Par ailleurs, la déclinaison importante de ces motifs en garnitures de meuble démontre la valeur hautement décorative que l’on attribuait à ce type de scènes. Car, en effet, tout comme la suite imaginée par François Boucher, la Tenture chinoise d’Aubusson ne possède aucune connotation à teneur politique. Ainsi, peu de liens subsistent entre cette œuvre et la Première Tenture chinoise dont elle est issue de manière indirecte, si ce n’est peut-être la fameuse scène de l’Audience de l’Empereur proposée par Jean-François Boucher lors du salon du Louvre de 1742, que Jean-Joseph Dumons avait décidé de mettre sur métier.

L'Audience de l'empereur, 1755-1770, d'après François Boucher et Jean-Joseph Dumons, Manufacture d'Aubusson.
L’Audience de l’empereur, 1755-1770, d’après François Boucher et Jean-Joseph Dumons, Manufacture d’Aubusson.

La Chine, un simple modèle décoratif ? 

On peut constater, en étudiant l’évolution stylistique et iconographique des chinoiseries au XVIIIe siècle, l’éloignement progressif du modèle proposé par les auteurs de la Première Tenture chinoise. Ce dernier proposait alors la vision d’une Chine directement inspirée des images retranscrites par les voyageurs, avec une certaine notion d’authenticité. Au fur et à mesure des années, l’Extrême-Orient représenté dans les arts en France renvoie une image désincarnée, dénaturée, qui s’éloigne des sources du XVIIe siècle pour en offrir seulement le reflet lointain, déformé par une vision de plus en plus occidentalisée. Les motifs des œuvres extrême-orientales attisent de moins en moins la curiosité, se banalisent, présentent aux yeux des Européens une valeur principalement décorative. De fait, l’influence des arts chinois, si elle est bien réelle, reste tout de même limitée aux seuls arts décoratifs en France comme en Europe. Pour ce qui est du domaine de la peinture, de la sculpture ou encore de l’architecture, les arts chinois n’ont eu aucune influence technique ni même stylistique durant le XVIIe siècle et une grande partie du XVIIIe siècle. La dimension purement ornementale qui s’empare des motifs chinois au XVIIIe siècle est particulièrement visible dans les décors peints par Antoine Watteau, dans le cabinet du roi du château de la Muette, exécutés vers 1708, et connus uniquement grâce aux estampes de François Boucher9, les œuvres de l’ornemaniste Claude III Audran (1658-1734), Christophe Huet (1663-av.1739) avec le cabinet de la Grande Singerie à Chantilly, ou encore Jean-Baptiste Pillement (1728-1808). Ce dernier a grandement participé à la diffusion, en France comme en Europe, d’une certaine forme de chinoiserie rococo, au croisement des Grotesques de Jean I Berain, de Jean-Baptiste Monnoyer et de Claude III Audran10. On peut observer ces évolutions stylistiques à travers certaines productions de la manufacture d’Aubusson, auxquelles on attribue, à tort ou à raison11, une influence du style de Jean-Baptiste Pillement, ainsi qu’une référence de plus en plus lointaine au modèle de la Première Tenture chinoise. C’est le cas des nombreux exemplaires issus de la série des Verdures exotiques, mise sur métier jusque dans le dernier quart du XVIIIe siècle, mais également ceux de la série des Chinoiseries, créée au début des années 1770.

Des Verdures exotiques à Jean Pillement : les dernières influences d’une Chine désuète.

Verdure exotique, 1725, Manufacture d'Aubusson.
Verdure exotique, 1725, Manufacture d’Aubusson.

La manufacture d’Aubusson avait déjà créé, bien avant la venue de Jean-Joseph Dumons, des œuvres inspirées par le thème de la Chine. Tout au long du XVIIIe siècle, les peintres de la manufacture d’Aubusson ont proposé régulièrement des modèles « exotiques », dans la veine des succès des productions de Beauvais et des Gobelins. Dès le second quart du XVIIIe, la manufacture d’Aubusson, qui s’inspire des œuvres qui sortent des ateliers des manufactures parisiennes, propose ses propres modèles aux sujets exotiques, tout en les adaptant à un genre qui faisait son succès : la verdure. On parle traditionnellement pour cette série des verdures d’un style « dans le goût de Pillement »12, et l’on situait donc leur production autour des années 1780. Cependant, trois exemplaires de cette suite présentent dans leur bordure les armes de Jospeh-Pascal du Cheyron (1688-1761) et celle de sa femme, Marguerite Trevey de Charmail13, qu’il avait épousée en 1725. Ainsi, on peut affirmer que la première mise sur métier de cette série de tapisserie a débuté avant 176114. Dès lors, il devient peu probable que Jean-Baptiste Pillement, qui n’avait alors qu’une vingtaine d’années, soit à l’origine des cartons. Il paraît également peu pertinent de parler d’une influence du style de l’ornemaniste, car même si son succès connaissait déjà, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, un succès grandissant en France comme en Europe15, on ne distingue aucun motif dans les différents exemplaires des Verdures exotiques que l’on puisse comparer directement à son œuvre.

En revanche, on peut se permettre de penser que ces œuvres s’inspirent davantage des modèles proposés à la fois par la Tenture des Anciennes Indes de la manufacture des Gobelins et la Première Tenture chinoise de Beauvais, car leur composition, ainsi que certains éléments iconographiques, présentent une ressemblance avec ces deux suites. Dans ces œuvres, une faune et une flore exotiques, chatoyantes, s’entremêlent, agrémentées de pagodes, kiosques et petits temples. Exemptes de toutes représentations de figures humaines, seules les différents éléments de la végétation, les nombreuses espèces d’oiseaux colorés et les quelques édifices plus ou moins en retrait contribuent à donner à l’ensemble un aspect fortement décoratif et dépaysant. L’abondance des motifs animaliers et végétaux rappelle les compositions de la Tenture des Anciennes Indes, à laquelle avaient participé Jean-Baptiste Monnoyer et Jean-Baptiste Blin de Fontenay, de sorte qu’il est permis de supposer qu’ils avaient sous les yeux les modèles des Gobelins.

Verdure à la pagode et au Carquois, 1725, Manufacture d'Aubusson.
Verdure à la pagode et au Carquois, 1725, Manufacture d’Aubusson.

On peut donc imaginer qu’ils possédaient également des reproductions de la Première Tenture chinoise, tant certains motifs se rapprochent de ceux que l’on peut voir sur les scènes de cette dernière. Deux arguments plaident en faveur de cette hypothèse. Dans un premier temps, nous l’avons vu, les peintres d’Aubusson possédaient un certain nombre de modèles issus des manufactures parisiennes depuis le règlement promulgué par Louis XIV en 1665. Dès lors, il est possible de penser qu’ils aient eu sous les yeux les cartons de la Première Tenture chinoise. C’est d’autant plus probable que certains artistes aubussonnais, à l’image de Jean Barraband et Pierre Mercier, ont ensuite exporté les modèles de Beauvais à l’étranger. Dans un second temps, lorsqu’on observe certains motifs des exemplaires d’Aubusson, la filiation avec la Première Tenture chinoise paraît très probable. C’est le cas par exemple dans l’exemplaire de la Verdure à la pagode et au Carquois, dans laquelle la composition s’organise autour de la représentation d’un petit édifice qui paraît fortement inspiré par la gravure issue de l’ouvrage de Johan Nieuhoff, intitulée La pagode de Sincikien. Or, cette gravure est probablement à l’origine de l’édifice reproduit sur la scène du Prince en voyage de la Première Tenture chinoise16.

Le Prince en Voyage, Première Tenture chinoise, vers 1703.
Le Prince en Voyage, Première Tenture chinoise, vers 1703.

Il est donc possible que les artistes d’Aubusson aient repris directement ce motif depuis le modèle de la scène de la suite de Beauvais plutôt que de le reproduire d’après la gravure de l’ouvrage de Johan Nieuhoff, qu’ils ne devaient sans doute pas avoir a disposition. De plus, la reproduction de certaines espèces d’oiseaux, comme le paon, de certains éléments décoratifs, et de nombreuses pagodes, semble être née de l’observation des différentes scènes de la Première Tenture chinoise. La datation attestée, en 1724, d’une suite de onze exemplaires destinées à un couple de noble Italiens de Novara qui portent leurs armes, permettent de raffermir cette hypothèse, car à cette date, la production de la suite de Beauvais n’était pas encore arrêtée et connaissait encore un certain succès, comme en témoigne la commande du Garde des Sceaux Joseph Fleuriau d’Armenonville la même année17. La reprise de certains des éléments de cette suite sur les verdures d’Aubusson témoigne d’une volonté certaine des peintres de donner une atmosphère exotique à ces paysages, et démontre déjà la valeur purement décorative de ces motifs.

Grande Verdure Exotique, 1725, Manufacture d'Aubusson.
Grande Verdure Exotique, 1725, Manufacture d’Aubusson.

La mise sur métier des Verdures exotiques semble avoir continué jusque vers le milieu du XVIIIe siècle. Durant la période où Jean-Joseph Dumons est à la tête de la manufacture. Le thème des chinoiseries est renouvelé par l’adaptation de la Seconde Tenture chinoise de François Boucher. Lorsqu’il prend sa retraite, en 1755, c’est le peintre Jacques-Nicolas Julliard (1715-1790), ancien élève de François Boucher, qui lui succède. Entre 1755 et 1782, il fournit environs treize nouveaux cartons à la manufacture, parmi lesquels figuraient ceux de la Tenture de Marine, des Paysages et jeux champêtres ou encore des Bergeries et chasses avec païsages et animaux18. Cependant, les contributions du peintre ne furent pas aussi nombreuses que le stipulait pourtant l’Arrêt du Conseil de 1755 qui lui ordonnait de fournir un nouveau modèle de tenture par an19. Jusqu’au début des années 1780, les ateliers marchois produisirent également des tentures d’après les créations de Jean-Baptiste Oudry, ou à partir de motifs à la mode, diffusés par les gravures et les estampes.

Les Chinoiseries, une série de tapisseries d’après Pillement.

New Book of Chinese Ornament, Invented and engraved by Pillement, 1755, Jean Pillement, Londres.

C’est probablement de cette façon qu’à partir des années 1770, est sortie de la manufacture d’Aubusson une série de tapisseries représentant des motifs de chinoiseries réalisés sur le modèle des dessins de l’ornemaniste Jean Pillement. En effet, à partir de 1767, le graveur et collectionneur Charles Leviez publie une sorte de « rétrospective » de l’œuvre de Jean Pillement, dans un recueil intitulé L’Oeuvre de Jean Pillement, Premier Peintre du Roi de Pologne, dans lequel étaient publiées près de deux cents estampes tirées des dessins de l’ornemaniste, dont près de 130 étaient sur le thème des chinoiseries20. Il est possible également que les artistes aubussonnais se soient inspirés d’une autre série de dessins de l’ornemaniste, intitulée Suite de Douze Pêcheurset Chasseurs, gravées par J.J Avril en 1771, car les iconographies des différents exemplaires des Chinoiseries de la manufacture tournent autour de ces thèmes. À la date de la première mise sur métier de cette suite de chinoiseries, Jean Pillement était déjà reconnu en France comme en Europe pour ses modèles d’ornement inspirés par le thème de l’Extrême-Orient. Son goût pour les motifs chinois, pour les arabesques et les décors floraux, qui caractérise son style, est peut-être né au début des années 1740, durant lesquelles François Boucher présentait au Salon du Louvre ses modelli des scènes de la Seconde Tenture chinoise, mais peut-être également de son passage à la Manufacture des Gobelins en 174321. En effet, il avait dû cette année-là se confronter à d’anciens modèles issus des manufactures parisiennes, parmi lesquels ont probablement dû figurer les œuvres de Jean-Baptiste Monnoyer, Jean Ier Berain, Noël Coypel, Michel II Corneille ou encore Claude III Audran, qui possèdent toutes en commun de présenter ce même goût pour les treillages, les guirlandes florales et les arabesques.

Ses premières œuvres sur le thème de la Chine datent de ses années londoniennes, à partir de 175422. Il ambitionne alors de renouveler, et même d’améliorer le répertoire ornemental sur le thème chinois, en collaboration avec Mathias Durly et George Edward, avec un premier recueil nommé A New Book of Chinese Designs Calculated to Improve the Present Taste puis l’année suivante avec un autre ouvrage, New Book of Chinese Ornament, où ses figures, influencées par le mouvement rococo, s’inspiraient des Grotesques de Jean I Berain et des élégantes arabesques de Claude III Audran23. Les nouveaux ornements de Jean Pillement ont connu très tôt un grand succès, et ont été reproduits sur de nombreux supports : porcelaines, décor de laque, textile, etc. Les manufactures de Jouy et de Lyon avaient déjà bénéficié de ses modèles, avant que les peintres aubussonnais ne présentent, à leur tour, une série de tapisseries qui s’en inspirent.

Le Danseur, Chinoiseries, vers 1770, d'après Jean Pillement, Manufacture d'Aubusson.
Le Danseur, Chinoiseries, vers 1770, d’après Jean Pillement, Manufacture d’Aubusson.

La suite se composait de sept à douze pièces. Plusieurs pièces sont encore conservées au musée Calouste Gulbenkian : Le Danseur, les Équilibristes et Le Pêcheur infortuné. Chaque exemplaire présente un fond de couleur safran, qui rappelle la suite des Grotesques à fond jaune de Jean-Baptiste Monnoyer. Les scènes sont encadrées par des guirlandes de fleurs. Au centre s’ébattent des petits personnages, à l’aspect oriental, qui pratiquent des activités diverses de danse, de chasse et de pèche. Les différents motifs de fleurs, d’animaux, de personnages, de petites constructions architecturales ou d’objets flottent dans les airs sans logique apparente, dans des compositions parfois qualifiée de « merveilleusement maniérées »24, où tous les éléments semblent s’associer pour former un ensemble plaisant et délicatement orné, sans but narratif. On peut reconnaître, comme dans le cas de l’exemplaire du Danseur, la gravure de Jean Pillement ayant servi de modèle. Comme pour les Verdures exotiques, les références à l’Extrême-Orient sont discrètes, et tiennent ici principalement au physique des personnages, affublés, comme chez François Boucher, de fines moustaches et de vêtements colorés. Jean-Baptiste Pillement ne semblait pas s’inspirer des ouvrages consacrés à la Chine, comme François Boucher avait pu le faire, mais directement de son imagination25 et probablement aussi de l’observation des œuvres antérieures illustrant le même thème, comme le résultat d’une addition d’images orientales véhiculées depuis des décennies sur les nombreux supports des arts mobiliers

Le Pêcheur Infortuné, Chinoiseries, vers 1770, d'après Jean Pillement, Manufacture d'Aubusson.
Le Pêcheur Infortuné, Chinoiseries, vers 1770, d’après Jean Pillement, Manufacture d’Aubusson.

De la Première Tenture chinoise ne reste que l’écho d’une composition structurée par des décors floraux, relayé par les différents peintres ornemanistes du XVIIIe siècle. La Chine n’est plus qu’une image charmante et lointaine, une évocation d’un ailleurs exotique, où les habitants ont perdu toute leur consistance, pour ne devenir que de simples ornements. À l’époque où les Aubussonnais mettent sur métier les Chinoiseries d’après Pillement, au début des années 1770, les relations entre les Européens et la Chine sont tendues. En 1757, le commerce de la Chine avec l’Europe est limité au seul port de Canton. En 1764, la Compagnie de Jésus est supprimée en France, et elle le sera également en Chine en 1775. Le dernier des jésuites à la cour de Pékin, le Père Joseph-Marie Amiot (1718-1793), à qui l’on doit de nombreux ouvrages sur la Chine, meurt en 1793 sans plus personne pour le remplacer. Ainsi, le contexte de découverte, de curiosité, et d’envie réciproque d’apprendre à se connaître, qui caractérisait les dernières décennies du règne de Louis XIV, et dans lequel est née la Première Tenture chinoise, n’est plus qu’un vieux souvenir. L’Europe s’entiche des babioles chinoises, de ses soieries, de ses porcelaines, mais finalement, il n’y a plus que les philosophes pour s’intéresser à la réelle profondeur de la civilisation plurimillénaire. Progressivement, l’intérêt s’émousse. Le goût évolue en même temps que le monde. Le retour du Classicisme suite à la redécouverte de Pompéi en 1763 et les travaux de Johann Joachim Winckelmann (1717-1768) sur l’art antique26, la guerre en Amérique (1775-1783) ou bien encore la Révolution détournent temporairement l’attention public français et européen sur la Chine27

Voir aussi : 

La Seconde Tenture chinoise : le fantasme Extrême-Oriental de François Boucher

La naissance d’un nouveau courant artistiques sous Louis XIV : les chinoiseries

La Première Tenture chinoise de la manufacture royale de Beauvais.

Notes :  

1 D. Chevalier, P. Chevalier, P.-F. Bertrand, Les tapisseries d’Aubusson et de Felletin, 1457-1791, Paris, 1988, p. 39.

2 D. Chevalier, P. Chevalier, P.-F. Bertrand, op.cit,1988, p. 67.

3 Idem. p. 66.

4 Idem., p. 57.

5 Article 28 des règlements ratifiés en 1730, cité par Pascal-François Bertrand, op.cit, 1988, p. 103.

6 Ibid.

7 D. Chevalier, P. Chevalier, P.-F. Bertrand, op.cit,1988, p. 112. Le document relatif à la commande, État de la Manufacture royale de tapisseries d’Aubusson, est encore conservé aux Archives Nationales, sous la cote F12 1458 A.

8 D. Chevalier, P. Chevalier, P.-F. Bertrand, op.cit,1988, p. 112.

9 François Boucher, hier et aujourd’hui, op.cit, 2003, p. 30-31.

10 Maria Gordon-Smith, « The Influence of Jean Pillement on French and English Decorative Arts Par one », Artibus et Historiae, vol. 21, N°. 41, 2000, p. 177.

11 D. Chevalier, P. Chevalier, P.-F. Bertrand, op.cit,1988, p. 131.

12 Madeleine Jarry, op.cit, 1981, p. 32.

13Maria Gordon-Smith, op.cit, 2000, p. 175.

14 D. Chevalier, P. Chevalier, P.-F. Bertrand, op.cit,1988, p. 131.

15 Maria Gordon-Smith, op.cit, 2000, p. 175.

16 Madeleine Jarry, op.cit.,1981 p. 24.

17 Jules Badin, op.cit, 1909, p. 34.

18 D. Chevalier, P. Chevalier, P.-F. Bertrand, op.cit, 1988, p. 144.

19 Idem, p. 143.

20 Maria Gordon-Smith, op.cit, 2000, p. 181.

21 « Jean Pillement », Dictionnaire Larousse de la Peinture, éd. 2013. http://www.larousse.fr/encyclopedie/peinture/Pillement/153855, le 24 avril 2013, à 15h35.

22 Idem.

23 Maria Gordon-Smith, op.cit, 2000, p. 177.

24 William M. Ivins Jr., Prints and Books, Informal Papers, Cambridge, 1926., p. 312.

25 Lise Florenne, « La Grande Fabrique à Lyon au XVIIIe siècle » Médecine de France, n°1>32, 1966, p. 23-24.

26 Notamment son ouvrage publié en Allemagne, Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques dans la peinture et la sculpture en 1755, qui marque le début du courant Néoclassique qui caractérise une partie des arts de la fin du XVIIIe siècle et d’une partie du XIXe siècle.

27 Spence Jonathan, op.cit, 2000.

Pour aller plus loin : 

BERTRAND (Pascal-François), « La seconde « Tenture chinoise » tissée à Beauvais et Aubusson, relations entre Oudry, Boucher et Dumons », Gazette des Beaux-Arts, tome CXVI, Novembre 1990, p. 173-184.

 BERTRAND (Pascal-François), Les tapisseries d’Aubusson au dix-huitième siècle : le reflet d’un grand art, Lille, 1988.

CHIRAC (Chantale), Les cartons de tapisserie d’Aubusson, Turin, 2010.

CORDIER (Henri), La Chine en France au XVIIIe siècle, Paris, 1910.

CUNY (Jacques), Les tapis et tapisseries d’Aubusson, Felletin, Bellegarde, des origines à 1940, essais bibliographiques, Paris, 1971. 

DION-TENENBAUM (Anne), « Aubusson et l’Asie », L’objet d’art, n°292, juin 1995, p.62-67. 

GORDON-SMITH (Maria), « The Influence of Jean Pillement on French and English Decorative Arts Par one », Artibus et Historiae, vol. 21, N°. 41, 2000, p. 171-196.

GORDON-SMITH (Maria), « The Influence of Jean Pillement on French and english Decorative Arts Part Two : Representative Field of Influence », Artibus et Historiae, vol. 21, n°42, 2000, p.119-163.

JARRY (Madeleine), Carpets of Aubusson, Brighton, 1969.

LEDDEROSE (Lothar), « Chinese Influence on European Art, Sixteenth to Eighteenth centuries», Lee Thomas, China and Europe-images and influence in Sixteenth Centuries, Hong-Kong, 1991, P. 221-235.

 Les tapisseries d’Aubusson et de Felletin, 1457-1791, Dominique Chevalier, Pierre Chevalier, Pascal-François Bertrand, Paris, 1988.

 Histoire de la tapisserie, dir. Fabienne Joubert, A.Lefébrure, P-F.Bertrand, Paris, 1995.

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