Madame de Montespan et l’Affaire des Poisons : une réputation à rétablir ?

Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart (1640-1707), plus connue sous le nom de Madame de Montespan, reste dans l’imaginaire collectif la flamboyante maîtresse de Louis XIV, à la réputation trouble. Belle, ambitieuse, calculatrice, hautaine, cruelle, voire même meurtrière, les adjectifs dont se sont servis les historiens pour décrire la Marquise ne manquent pas. Si on associe souvent son nom à l’apogée du règne de son royal amant, à son mécénat auprès des plus grands artistes de son siècle – La Fontaine, Racine, Quinault, Lully, etc.- elle est également souvent mentionnée dans l’une des affaires les plus sordides du XVIIe siècle : l’Affaire des Poisons. Accusée d’avoir fait dire des messes noires durant lesquelles on égorgeais des nouveaux-nés, d’avoir tenté de garder l’amour du roi par des filtres et poudres d’amour qu’elle lui administrait à son insu, ou pire, d’avoir empoisonné l’une des dernières conquêtes du roi, la jeune et naïve Angélique de Fontange, la Marquise de Montespan ne se relèvera jamais de cette affaire qui a signé la fin de son règne à la cour. Par la suite, la plume acerbe des historiens des XIX et XXe siècles, et les fictions romancées ou cinématographiques dans lesquelles elle apparaît, la font passer le plus souvent pour une calculatrice sans coeur, prête à tout, et même au pire, pour maintenir sa position à la cour. Cependant, à la lumière des témoignages contemporains et des derniers écrits des historiens, il conviendrait de rétablir la réputation sulfureuse de l’une des plus brillante femme du XVIIe siècle. 

Une « Beauté triomphante a faire admirer aux ambassadeurs »

Mais, Madame, quand on fait un péché, est-ce une raison pour commettre tous les autres ?1

Madame de Montespan.

Le regard azur, le teint de lait, la bouche carmin, les cheveux blonds… la Marquise de Montespan était considérée comme l’une des plus belles femmes de son temps. Aussi belle qu’intelligente, cultivée et fine, issue d’une des plus illustres famille Française, celle qui possédait le fameux « esprit des Mortemart » n’a pas tardé, dès son arrivée à la cour au début des années 1660, à attirer l’attention des courtisans et du roi, alors éprit de Louis de La Vallière. Sa faveur auprès de Louis XIV, est acquise quelques années plus tard, lors de la campagne de Flandres, en 1667. La relation entre le roi et la Marquise devait durer dix ans, durant lesquels elle règne toute puissante sur la cour et donne sept enfants, dont six seront légitimés.

Madame de Montespan, entourée des enfants nés de ses amours avec Louis XIV.

Madame de Montespan, entourée des enfants nés de ses amours avec Louis XIV.

Au centre de l’attention dans une cour où se renouvelle quotidiennement le théâtre du pouvoir, elle a alimenté les chroniques de ses contemporains à chacun de ses gestes et de ses extravagances, nourrissant de cette manière le mythe qui devait naître autour d’elle. Dépensière, elle se pare de robes et de bijoux, et joue des sommes affolantes le soir aux tables de jeu. Jalouse, elle tente d’évincer la maîtresse déchue du roi, Louise de la Vallière, en l’humiliant. Cependant, c’est avant tout l’état de pêché mortel, dans lequel elle se trouvait à cause de sa liaison adultérine avec le roi, la faisant passer déjà à l’époque pour une pécheresse ignorant la crainte de dieu, qui scandalise les dévots de l’époque. En 1675, lors du Mercredi saint, le vicaire de Versailles lui refuse l’absolution. Il est approuvé par Bossuet, confesseur du roi, qui lui demande alors de cesser cet adultère, sans quoi l’absolution lui sera également refusée. Le roi cède, et le couple se sépare quelques mois. Mais bientôt la passion reprend le dessus, et dès 1676, la Marquise revient à la cour et dans le lit du Roi, auquel elle donnera ses deux derniers enfants, dont le Comte Toulouse, qui naît en 1681. A cette date, la Marquise n’est déjà plus vraiment en faveur dans le coeur du roi, remplacée un temps par la jeune et jolie Marie-Angélique de Fontanges, qui meurt prématurément cette année-là des suites de ses couches, puis par la gouvernante de ses enfants, Françoise Scarron, plus connue sous le nom de Madame de Maintenon, que le roi épouse secrètement de 1683. Le roi maintient cependant les apparences, en continuant à lui rendre visite. Cependant, le scandale de l’Affaire des Poisons, dans lequel elle se retrouve mêlée, précipite sa disgrâce dans le coeur du roi, tandis qu’à la cour, on murmure qu’elle ne serait pas étrangère à la mort de sa jeune rivale, Marie-Angélique de Fontanges…

L’Affaire des Poisons et la mise en cause de Madame de Montespan.

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Esquisse de Le Brun, La Marquise de Brinvilliers sur le chemin de son exécution, 1676.

Perdait-on un chiffon,

Avait-on un amant,

Un mari vivant trop au gré de son épouse,  

Une mère fâcheuse,

une femme jalouse,

Chez la devineuse on courait,

Pour se faire annoncer ce que l’on désirait1

Les historiens font généralement débuter cette affaire en 1676. En Juillet de cette année-là est éxécutée sur la place de Grève la Marquise de Brinvilliers. Coupable d’avoir assassiné successivement, au moyen de poisons, son père et ses deux frères, sa mise à mort marque le coup d’envoi d’une enquête menée dans les bas fonds de la capitale, chez les devineresses, faiseuses-d’anges, charlatans, prêtres défroqués et apothicaires. Le commerce des poisons n’était pas réglementé, et de la petite bourgeoisie à la noblesse, les gens se rendaient chez les devineresses et les apothicaires pour se fournir en aphrodisiaques et poisons, soit dans l’espoir de s’attirer ou de garder l’amour d’un bon parti, ou bien de précipiter ad patres un parent riche qui tardait à mourir, à l’aide de ce qu’on appelait « la poudre de succession ».

Gravue d'après Pierre Mignard, Nicolas-Gabriel de la Reynie (1625-1709), 1665.

Gravure d’après Pierre Mignard, Nicolas-Gabriel de la Reynie (1625-1709), 1665.

Devant l’ampleur du trafic qui s’opérait dans sa capitale, Louis XIV met en place, dès 1679, une Chambre Ardente, chargée d’enquêter sur cette affaire. Le Capitaine de Police, Gabriel Nicolas de la Reynie, est en charge des interrogatoires. Les arrestations se multiplient, mais aussi les accusations. Parmi les criminels les plus connus, on compte notamment Marie bosse, La Vigoureux, La Filastre, Lesage, et la plus connue d’entre tous, La Voisin. Petit à petit, les inculpés dévoilent leur clientèle, parmi laquelle se trouvent des nobles, et des proches du roi. Notons par exemple la nièce de Mazarin, Olympe Mancini, comtesse de Soisson, accusée d’avoir empoisonné son mari. Par amitié pour son ancien amour de jeunesse, Louis XIV lui offre la possibilité de s’enfuir, avant que les policiers ne viennent l’arrêter. Mais cela ne s’arrête pas là. En effet, plusieurs détenus, lors de leurs interrogatoires, mentionnent parmi leurs clientes, une certaine demoiselle à robe à « double queue », à savoir Claude de Vin des Oeillets, la demoiselle de compagnie de Madame de Montespan.

Ils mentionnent également la maîtresse du roi en personne. Après l’exécution de La Voisin, en 1680, les langues se délient. Celle de sa fille, Marie-Marguerite, qui indique que sa mère fournissait régulièrement Madame de Montespan en poudres pour l’amour, soit par l’intermédiaire de sa dame de compagnie, Mademoiselle Des Oeillets, soit directement en son château de Clagny. Elle ajoute que la Marquise avait participé plusieurs fois à des messes noires, durant lesquelles on lisait les Évangiles sur la tête ou sur le corps du client, et où parfois on tuait des nouveaux nés pour faire couler le sang dans un calice, et l’incorporer dans quelque immonde mixture pré-suposée magique. L’Abbé de Guibourg, qui pratiquait ces messes noires, confirme l’implication de la maîtresse du roi. S’il n’est pas sûr d’avoir réellement vu la Marquise en personne – la cliente venait masquée- il est cependant certains que ces messes étaient réalisées pour elle. Sous la torture, une autre devineresse, La Filastre, prétend même que Madame de Montespan avait cherché à se procurer des poudres pour empoisonner la Duchesse de Fontanges. Le lendemain, face à l’échafaud elle se rétracte de cette accusation. Cependant, dans leurs témoignages, Marie-Maruguerite MonVoisin, et Lesage, parlent eux aussi d’une tentative d’empoisonnement de la jeune Duchesse au moyen de gants ou d’étoffes empoisonnés. Pire, ils parlent même d’un placet – une supplique écrite- empoisonné, que La Voisin avait tenté de transmettre au roi en personne, mais sans y parvenir : elle avait été interpellée juste avant.

Estampe de Chasteau Guillaume, Catherine Montvoisin, dit La Voisin, empoisonneuse exécutée en place de Grève en 1681. Album Louis-Philippe

Estampe de Chasteau Guillaume, Catherine Montvoisin, dit La Voisin, empoisonneuse exécutée en place de Grève en 1681. Album Louis-Philippe

Toutes ces accusations effraient La Reynie. Il transmet la transcription de ces interrogatoires au Roi, qui, par soucis de garder le secret sur tout ce qui entoure l’inculpation de son ancienne Favorite, brûle l’ensemble à la mort du lieutenant de Police, en 1709. Les écrits personnels de La Reynie, dans lesquels on peut lire les résumés de ses interrogatoires, sont tout de même parvenus jusqu’à nous, nous donnant ainsi quelques détails de cette affaire. Les écrits concernant la Marquise de Montespan ont pratiquement tous disparus, et de nombreux faits détaillés dans les documents que Louis XIV a brûlés nous seront probablement à jamais inconnus, rendant difficile de se faire une idée exacte des faits.

Coupable ?

07-15 (1)

Gustave Doré, illustration de la fable « Les Devineresses » de Jean de la Fontaine, XIXe siècle.

J’ai fait ce que j’ai pu lorsque j’ai examiné les preuves et les présomptions pour m’assurer et pour demeurer convaincu que ces faits sont véritables et que je n’ai pu en venir à bout. J’ai recherché, au contraire, tout ce qui pouvait me persuader qu’ils étaient faux et il m’a été également impossible1

Ces mots, de La Reynie, résument bien le sentiment que l’on a lorsqu’on examine les différents éléments concernant l’implication de Madame de Montespan dans l’Affaire des Poisons. Pour certains historiens de la première moitié du XXe siècle, à l’instar -entre autre- d’Armand Praviel, auteur de Madame de Montespan, l’empoisonneuse (1934), sa culpabilité ne fait pas de doutes. Néanmoins, le verdict est souvent plus nuancé. Des auteurs comme Jean-Christian Petitfils, Simone Bertière, ou encore Claude Quétel (voir bibliographie en fin d’article) reprennent, dans leurs ouvrages, les différentes accusations portées sur la Marquise, et tentent, de manière plutôt convaincante, de rétablir sa réputation noircie au fil des siècles.

Les filtres d’amour et messes noires : 

Anonyme, Madame de Montespan à Clagny, XVIIe siècle. Versailles.

Anonyme, Madame de Montespan à Clagny, XVIIe siècle. Versailles.

Selon Jean-Christian Petitfils, « il ne fait aucun doute que Madame de Montespan a été en contact avec La Voisin, Lesage, Mariette et leurs complice, et cela dès la fin de 1667, ou le début de 1668 ». Ainsi, dès le début de sa faveur, Madame de Montespan serait allée consulter les devineresses dans l’espoir de maintenir l’amour du roi. C’est que la place est enviée, et le roi volage. Aussi belle et spirituelle soit-elle, la Marquise doit continuellement luter contre des dizaines de jeunes femmes qui convoitent sa place. A t-elle pour autant usé de filtres et participé à des messes noires ? Il nous est difficile d’imaginer une femme aussi intelligente que la Marquise croire aux boniments des devineresses, à l’efficacité des breuvages qu’elles proposaient, et même aux messes noires pratiquées par des prêtres défroqués.

Pourtant, comme Simone Bertière le souligne  : « la belle, la brillante Montespan croyait au diable ». La société du XVIIe siècle était très croyante. Les gens croyaient autant à Dieu qu’au Diable, et cultivaient une multitude de superstitions. Madame de Montespan ne dérogeait pas à la règle. S’est-elle rendue coupable d’avoir fait prendre à Louis XIV des filtres d’amour à son insu et utilisé toutes sortes de formules « magiques » pour conserver son amour ? On peut l’imaginer assez facilement. Les historiens sont par ailleurs d’accord pour considérer comme fiables les procès verbaux, qui indiquent qu’elle se faisait lire « les Évangiles sur la tête ». En revanche, il est plus difficile de se convaincre que la Marquise ait pu participer à des messes noires, au cours desquelles on utilisait le sang de nouveaux nés fraichement égorgés pour réaliser les rituels. En effet, il est mentionné que ces rituels étaient réalisés chez les devineresses. Or, la Marquise était une personne très entourée à la cour, épiée dans ses moindres faits et gestes, par les courtisans d’une part, mais également par les gardes qui l’entouraient pour assurer sa sécurité d’autre part. Comment aurait-elle pu se rendre chez La Voisin ou ses complices pour réaliser ces rituels ? En admettant que ces rituels ont bien été commandités par la Marquise, on a tout lieu de penser qu’ils se sont déroulés sans sa présence, ou bien en présence d’un tiers, comme sa servante et dame de compagnie Claude de Vin des Oeillets, mentionnée par plusieurs inculpés. On ne pourra jamais le déterminer, par manque de sources.

L’empoisonnement de Marie-Angélique de Fontange : 

Portrait gravé de Marie-Angélique de Fontanges, 1681.

Portrait gravé de Marie-Angélique de Fontanges, 1681.

Regardez, sire, voilà une fort belle statue ; en la voyant, je me demandais dernièrement si elle sortait du ciseau de Girardon et j’ai été bien surprise quand elle m’a dit qu’elle était vivante.

– Statue tant que vous voudrez, mais, vive Dieu, voilà une fort belle créature !1

 

Louis XIV et Angélique de Fontanges, dans l'Allée du Roi, 1995.

Louis XIV et Angélique de Fontanges, dans l’Allée du Roi, 1995.

 

L’une des autres accusations portées sur Madame de Montespan dans cette affaire des poisons, est le meurtre -ou la tentative de meurtre- de Marie Angélique de Fontanges. Cette jolie jeune fille, d’à peine dix-sept ans, est présentée à la cour en 1678. Sa beauté, louée par ses contemporains, et par la Marquise même, plaît rapidement au roi. Une idylle semble d’être nouée moins de deux mois après l’arrivée de Marie-Angélique à Versailles. Cependant, du fait de l’écart assez significatif d’âge entre les deux amants – 23 ans – ou même du piquant que le secret provoque, la relation reste secrète pendant plusieurs mois. Seuls quelques familiers du roi sont au courant. La Marquise semble n’avoir appris cette nouvelle que vers Avril de l’année suivante ! Pourtant, lors de son interrogatoire, la fille de La Voisin raconte qu’un complot visant à éliminer la nouvelle maîtresse du roi, au moyen d’étoffes empoisonnées, était déjà en projet dès Noël 1678, au moment où la relation était encore secrète. 

De fait, la jeune maîtresse est décédée de manière plutôt tragique en 1681, des suites de son accouchement d’un enfant mort-né en janvier 1680. « Blessée au service » dira spirituellement Madame de Sévigné. Mais la rumeur court, colportée par les courtisans et même des membres de la famille royale… Serait-elle morte empoisonnée ? La psychose provoquée par l’Affaire des Poisons font soupçonner des empoisonnements dans chaque mort violente ou prématurée, or Marie-Angélique de Fontanges est morte à l’âge de 20 ans.

Si la mise en cause de la Marquise par Marie-Marguerite Voisin, Lesage et la Fillastre est restée inconnue de la cour grâce à la discrétion de la Reynie, le nom de Madame de Montespan comme instigatrice du meurtre de sa rivale est parfois prononcé. On savait que le règne de la Marquise dans le coeur du roi était déjà révolu, elle pouvait avoir tenté, dans un geste désespéré, d’éliminer sa jeune rivale. Pour Jean-Christian Petitfils, la Marquise est innocente. En effet, selon les dires des inculpés, le complot visant à éliminer la maîtresse du roi avait été imaginé dès Noël 1678. Or, la Marquise à ce moment-là ne se doutait pas encore que le roi fréquentait la petite Fontanges. De plus, après son accouchement douloureux, dont elle ne se remettra jamais, le roi se désintéresse d’elle. Celle qu’on considérait comme étant « sotte comme un panier » n’avait que sa beauté pour plaire au roi, et sa longue maladie l’avait ternie. Ainsi, il y a peu de chances que la Marquise ait tenté d’empoisonner, quelques mois plus tard, une rivale qui n’en était déjà plus une. La cause de la mort de Marie Angélique de Fontanges reste incertaine. L’autopsie de l’époque parle d’une mort due à la « pourriture totale des lobes droits du poumon ». On penche aujourd’hui pour un cancer, dévastateur sur une jeune fille dont la santé était déjà fragilisée par des fausses couches.

La Tentative d’empoisonnement du roi :

Pierre Mignard, portrait de Claude de Vin des Oeillets, XVIIe

Pierre Mignard, portrait de Claude de Vin des Oeillets, XVIIe

Reste le complot révélé par La Voisin et son complice Lesage. Au moment de son arrestation, La Voisin s’apprêtait à se rendre à Saint Germain, remettre un placet empoisonné destiné au roi. Qui voulait empoisonner le roi ? Il est facile de réfuter une accusation visant la Marquise : elle n’avait aucune raison d’empoisonner le roi, à qui elle devait sa position à la cour. Peut-être sa demoiselle d’honneur, Claude de Vin des Oeillets ? C’est possible. Son nom est régulièrement mentionné par les accusés. La suivante de la Marquise avait été aussi la maîtresse du roi, de qui elle avait eu un enfant. Il lui avait aussi offert un domaine non loin de Clagny, mais s’en était détourné, comme pour tant d’autres. La Reynie note dans ses papiers personnels, à propos de l’affaire du placet, que la Des Oeillets était venue chez la Voisin, en compagnie d’un milord Anglais. Jean-Christian Petitfils cite La Reynie :

Le dessein était de faire un charme contre le roi ; ce malheureux (Guibourg) expliqua que c’était pour faire mourir le roi. Ce dessein était commun à Des Oeillets et au milord. Des Oeillets parlait avec emportement, faisait des plaintes contre le roi, témoigna être sortie de chez Mme de Montespan ; l’Anglais l’adoucissait. [Ils] prétendaient qu’en mettant de la composition sur les habits du roi, ou bien où il passerait, ce que Des Oeillets prétendait faire aisément, ayant été à la Cour, cela ferait mourir le roi en langueur. C’était un charme selon la méthode du livre de la Voisin. Des Oeillets emporta cette abominable composition. L’Anglais était le galant de Des Oeilelts et promettait de l’épouser.

Jean-Christian Petitfils, l’Affaire des Poisons.

La Des Oeillets n’était plus au service de la Marquise de Montespan depuis 1676. Elle n’avait d’ailleurs plus de contact avec elle à partir de cette date. Souvent citée par les inculpés, on ignore, avant la date de 1676, si elle agissait pour son propre compte ou pour celui de sa maîtresse. En revanche, après la date de 1676, la Des Oeillets agissait pour elle-même, tout en cherchant,  comme Lesage l’affirmait, à nuire à son ancienne maîtresse. Confrontée aux accusés, elle prétend ne pas les connaître, mais de leur côté, ils affirment reconnaître la fameuse « dame à double-queue ». Serait-elle donc à l’origine du complot contre Louis XIV relaté par les accusés ? C’est possible. Elle avait un mobile. La Reynie l’a, lui aussi, soupçonnée. Mais faute de preuves, il renonça à la poursuivre. La culpabilité de la Des Oeillets reste hypothétique, car les sources sont rares. Mais pour Jean-Christian Petitfils, la suivante de la Marquise serait à l’origine des complots dont on a accusé la Marquise de Montespan.

Verdict : 

Madame de Montespan, dans l'Allée du Roi, 1995

Madame de Montespan, dans l’Allée du Roi, 1995

L’Affaire des Poisons est complexe. Outre le manque de sources disponibles pour pouvoir démêler le vrai du faux, les témoignages qui sont parvenus jusqu’à nous sont parfois contradictoires. Comment savoir si les inculpés disaient la vérité ? En effet, les accusés pouvaient communiquer entre eux lors de leur incarcération, et pouvaient se mettre d’accord sur une défense commune. Ils savaient qu’en mettant en cause des personnalités proches de l’entourage du roi, ils différaient l’issue de leur procès, qu’ils savaient inévitable, à savoir la condamnation à mort.

Il est tout à fait vraisemblable que la Marquise ait, un temps, usé des charmes vendus par les devineresses pour garder la faveur du roi. Comme le souligne Simone Bertière, si La Montespan croyait au Diable, elle y croyait « à moitié seulement. Assez pour solliciter son appui au service de ses ambitions terrestres, pas assez cependant pour redouter, en le fréquentant, de mettre en danger son salut éternel ». A t-elle tenté le diable jusqu’à tenter d’empoisonner Louis XIV et Marie-Angélique de Fontanges ? C’est peu probable. D’une part parce qu’elle n’y avait pas d’intérêt, et d’autre part parce que La Marquise, quoiqu’on en dise, était tout de même une fervente croyante, qui n’aurait peut-être pas ajouté à son pêché d’adultère, celui de meurtre. Elle ne fut d’ailleurs jamais inquiétée, par le fait de Louis XIV, qui ne voulait pas que le scandale de l’Affaire des Poisons éclabousse le trône d’aussi près. Il se chargea d’ailleurs de brûler le dossier contenant les papiers où se trouvaient les témoignages des inculpés, ne laissant à l’historien que les résumés personnels de La Reynie, pour tenter d’éclairer l’affaire.

L’Affaire des Poisons a cependant été fatale à la relation entre Louis XIV et la Marquise de Montespan. D’imaginer sa maîtresse, qu’il a aimé avec passion, tentant de l’empoisonner, à dû mettre un terme au reste d’affection que lui portait Louis XIV. Si elle reste à la cour durant toute la décennie 1680, notamment grâce aux enfants qu’elle a eu avec le roi, elle y est de plus en plus délaissée, tant par Louis XIV que par les courtisans, dont l’attention se tourne désormais vers Madame de Maintenon, ancienne gouvernante des enfants, que le roi épouse quelques mois seulement après la mort de la reine Marie-Thérèse, en 1683. Ayant perdu toute sa beauté et son crédit, Athénaïs de Montespan quitte la cour dans l’indifférence la plus totale en 1690, et se retire dans ses diverses propriétés, notamment au couvent de Saint-Joseph, qu’elle a fondé pour venir en aide à des jeunes filles pauvres. Le reste de sa vie s’est déroulé dans l’ombre et la piété. A l’exemple de son ancienne rivale, Louise de La Vallière, elle a tenté, pendant ses dernières années, de racheter ses années de pêchés et de scandales. Sa mort, en 1707, semble avoir laissé froid Louis XIV selon les témoignages. Mais le soir, seul en ses jardins de Marly, le roi se serait longuement promené… songeant peut-être la Marquise, et à ses années de gloire aux côtés de la plus belle et la plus spirituelle femme de sa cour.

Notes :

1Michel de Decker, Madame de Montespan, p.138

1 Jean de La Fontaine, Les Devineresses, 1668.

1Nicolas-Gabriel de La Reynie, cité par Simone Bertière, Les Femmes du Roi Soleil, 1998, p 301.

1Cité par Jean-Christian Petitfils, L’Affaire des Poisons, 1998.

Pour aller plus loin. 

Arlette Lebigre, L’Affaire des poisons : 1679-1682, 1989.

Jean-Christian Petitfils, L’Affaire des Poisons : alchimistes et sorciers sous Louis XIV, 1998.

Jean Christian Petitfils, Madame de Montespan, 1988.

Simone Bertière, Les Femmes du Roi Soleil, 1998.

Lynn Wood Mollenauer, Strange revelations : magic, poison, and sacrilege in Louis XIV’s France, 2007.

Clause Quétel, Une ombre sur le Roi-Soleil, l’Affaire des Poisons, 2010.

 

 

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