Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine : le prince qui était fasciné par l’Extrême-Orient.

Le duc du Maine, fils de Louis XIV et de sa maîtresse Madame de Montespan, est né en 1670, à l’apogée du règne de son père. Ce fils naturel, légitimé en 1673, a vécu au cœur de la vie à la cour, tout en restant une figure en retrait du Grand Siècle. Effacé par la personnalité turbulente de sa femme, Louise-Bénédicte de Bourbon, qu’il épouse le 19 mars 1692, complexé par son statut de bâtard et par son infirmité physique, le duc du Maine était pourtant un personnage brillant, passionné par les sciences et la religion, mais également par l’Extrême-Orient, au point qu’on lui prête un rôle de premier plan dans l’envoi de la première mission Française en Chine, ordonnée par Louis XIV en 1685.

Madame de Montespan, entourée des enfants nés de ses amours avec Louis XIV.

Madame de Montespan, entourée des enfants nés de ses amours avec Louis XIV.

 

Car enfin, Monseigneur, il y a plus de quinze ans que vous les [les missionnaires] honorez de votre protection. Vous avez connu la Chine presque aussi-tôt que l’Europe. Dès votre enfance vous vous faisiez un plaisir de nous entendre parler, non pas de ses richesses, ni de la magnificence de la Cour, ni des victoires des empereurs, que pouvions nous en dire, qui ne fut au dessous de ce qui vous environnoit, et de ce que vous admiriez tous les jours2.

 

C’est de cette manière que Louis Lecomte, l’un des cinq  « Mathématiciens du Roi » introduit la Lettre à Monseigneur le duc du Maine sur les cérémonies de la Chine datée de 1700. Selon lui, la passion pour la Chine que nourrit le duc du Maine semble donc démarrer au moment où la France commence à nouer des liens avec l’Asie. Malgré son jeune âge, le duc du Maine s’éprend de ces contrées lointaines, et de la mission évangélique qu’y mènent les missionnaires Jésuites de toute l’Europe. Les contemporains du duc s’accordent, dans leurs témoignages, sur son érudition, sa précocité et sa vivacité d’esprit : la baronne de Staal (1693-1750), connue aussi sous le nom de Madame Delaunay, proche du duc du Maine, parle de lui comme étant une personne possédant un « esprit éclairé, fin et cultivé3 » tandis que l’ambassadeur du Brandebourg Ezechiel Spanheim (1629-1710), présent à Versailles durant les années 1680, parle du jeune duc en ces termes :

Il est beau de visage, d’une physionomie heureuse, d’un abord agréable, et d’un esprit dont les charmes et les lumières sont peu communes. Le soin particulier qu’on eut, dès son bas âge, à mettre auprès de lui des personnes habiles et capables de l’élever et de l’instruire en tout ce qui pouvoit attacher ou mériter son application, eut aussi tout le succès qu’on en pouvoit souhaiter. Celui-ci fut même d’autant plus grand, qu’il s’y adonna autant par inclination et par un penchant qui l’y portoit, que par devoir ou par bienséance : en sorte qu’il fit bientôt un grand progrès, et assez rare pour un seigneur de son rang, dans toutes les connoissances des belles-lettres, de l’histoire, de l’antiquité et des mathématiques.4

De fait, il montre très tôt d’excellentes capacités intellectuelles, notamment dans les sciences, que lui enseigne son maître de mathématiques, Nicolas de Malézieu (1650-1727), qui devint très proche du duc du Maine5. C’est cet attrait pour les sciences qui semble le pousser à s’intéresser aux missions menées par les jésuites en Asie, notamment de l’usage qu’ils en font pour amener les peuples à la religion chrétienne. Louis Lecomte ajoute dans sa lettre :

Mais vous étiez vivement touché, Monseigneur, d’apprendre que la foy dans la Chine triomphoit depuis longtemps de l’idolâtrie et que le royaume de Jésus-Christ s’affermissoit chaque jour par la sainteté de ses ministres ; que même nos sciences prophanes y faisoient jusque dans les palais des princes, respecter la religion. Comme vous joigniez dés lors à beaucoup de piété, une forte inclination pour toutes ces sciences, vous fustes bien aise de voir que l’esprit nétoit pas opposé à la vertu ; qu’il y conduit même insensiblement ceux qui en savent faire un bon usage, et qu’une humble étude des véritez naturelles nous donne presque toujours de l’amour pour l’Auteur de la nature6.

On sait qu’effectivement, le duc du Maine montrait beaucoup d’intérêt pour ces missions, demandant aux jésuites de lui montrer un par un chaque instrument qu’ils comptaient emmener en Chine, et de lui en expliquer les usages7. Pour les pères Lecomte et Bouvet, c’est même grâce au duc que les Mathématiciens du Roy ont pu prendre la mer pour mener à bien leur mission d’évangélisation en Chine. Louis Leconte, dans sa lettre au duc, évoque son intervention auprès du roi pour que le projet se concrétise :

Ce fut par là, Monseigneur, que vous commençâtes à connoître, à aimer, à estimer nos missions. Le Roy parut touché de ces sentimens, et nous devons à vos sollicitations ce que ce grand Prince fit alors pour nous établir solidement dans l’Asie8.

Bien entendu, la mission envoyée par Louis XIV impliquant de nombreux paramètres économiques et politiques, il est évident que l’influence du duc du Maine a dû être moindre dans l’aboutissement d’un projet déjà ambitionné par Jean-Baptiste Colbert. Cependant, le père Bouvet évoque lui aussi cette forte implication du duc et de sa part certaine dans l’envoi des missionnaires en Chine :

Car aiant appris pars les discours du P. Couplet, qu’il y avoit tant de choses rares et curieuses dans la Chine, il ne cessa de dire qu’il falloit y envoyer des Jésuites françois pour s’en informer particulièrement. Il en parla même plusieurs fois au Roy ; si bien qu’il eut beaucoup de part à tout ce dessein, et que la dernière résolution qui fut prise denous envoyer pouvoir estre considérée comme son ouvrage9.

L'audience donnée par le roi aux ambassadeurs du roi de Siam le premier septembre 1686. Le duc du Maine se trouve   à la droite de Louis XIV.

L’audience donnée par le roi aux ambassadeurs du roi de Siam le premier septembre 1686. Le duc du Maine se trouve à la droite de Louis XIV.

Dès lors, si l’on ne peut réellement affirmer le rôle réel du duc dans le projet de cette mission, il paraît très probable que cette affaire lui a tenu à cœur et qu’il a dû en suivre les diverses étapes. Il était par ailleurs présent aux côtés de son père lors de l’audience donnée des ambassadeurs de Siam à Versailles en 1686, comme on peut le voir sur l’estampe intitulée L’audience donnée par le roi aux ambassadeurs du roi de Siam le premier septembre 1686. Par ailleurs, Louis Lecomte indique la constance du duc dans son intérêt pour les actions menées par les missionnaires jésuites, malgré les différentes responsabilités militaires que lui confie Louis XIV dès la fin des années 1680 :

Ce qui est surprenant, Monseigneur, c’est que ce zèle ne s’est moins ralenti avec l’âge. Il a crû, au contraire, au milieu des plus importantes affaires, dans les agitations de la guerre, parmi les divertissemens de la paix. L’ambition, les succez, les charmes de la Cour, n’ont pas donné dans vôtre cœur la moindre atteinte à la Religion, et non content de la conserver dans vous-même, et de l’honorer par une vie exemplaire, vous contribuez encore par vos libéralitez à l’étendre jusqu’à l’extrémité du monde.10

Ce fort intérêt du duc pour l’Extrême-Orient, mais également pour les sciences et la religion, se retrouve dans plusieurs objets qui faisaient parti de l’environnement quotidien du duc. On peut citer notamment la seule commande artistique émanant du duc du Maine, la Première Tenture chinoise.De fait, il n’existe pas de publication mentionnant les actes de mécénat du duc du Maine. Or, lorsqu’on étudie la personnalité – complexe – du jeune duc, à travers les descriptions faites par ses contemporains, on devine un personnage éclairé, curieux et érudit, qui devait très probablement être également doté d’un certain goût pour les arts. Il est cependant difficile de cerner son rôle de mécène, tant la personnalité de sa femme, Louise-Bénédicte de Bourbon, épousée en 1692, éclipse la sienne tout au long de sa vie.

Ainsi, la commande de la Première Tenture chinoise, passée avant son mariage, pourrait être une des seules œuvres répertoriées à Sceaux qui soit issue de la volonté propre du duc du Maine, témoignant de son ouverture d’esprit et de son goût prononcé par cet ailleurs exotique. On retrouve d’ailleurs des objets familiers du duc dans la suite de tapisseries, et particulièrement la représentation des instruments scientifiques présents sur la scène des Astronomes.

Les Astronomes, Première Tenture chinoise : la leçon d'astronomie donnée à l'empereur Kangxi par le père jésuite Schall von Bell.

Les Astronomes, Première Tenture chinoise : la leçon d’astronomie donnée à l’empereur Kangxi par le père jésuite Schall von Bell.

Les objets sont au centre de la composition de cette scène : entre deux colonnes se trouve une sphère armillaire zodiacale, dont un exemplaire existe toujours, conservé à Pékin, tout comme le globe céleste et les télescopes autour desquels les principaux personnages tiennent un conciliabule. La présence de ces différents instruments ne sont pas le fruit du hasard. Dans un premier temps, on sait qu’il était déjà de notoriété, au XVIIe siècle, que l’Empereur de Chine était passionné des sciences occidentales, et l’envoi des « Mathématiciens du Roi » en 1685 confirmait cet état de fait, d’où le choix d’une scène d’enseignement d’astronomie. Ces instruments avaient été importés en Chine par les jésuites. Les instruments scientifiques représentés devaient êtres connus des artistes et de la plupart des personnes amenées à contempler la scène des Astronomes, notamment le duc du Maine. En effet, la sphère armillaire devait être un objet familier du duc, puisqu’on peut en observer un modèle sur une peinture intitulée La Leçon d’astronomie de la duchesse du Maine,, réalisée par François de Troy, datant entre 1702 et 1704 et conservée au musée d’Ile-de-France, au domaine de Sceaux. L’instrument scientifique se trouve au centre de la composition de cette œuvre. On sait que le duc connaissait cet objet pour avoir demandé aux missionnaires jésuites, envoyés par son père, de lui en expliquer l’usage, ainsi que celui des autres instruments scientifiques emportés pour la mission, lors d’une entrevue privée11.

François de troy, la Leçon d'astronomie de la duchesse du Maine.

François de troy, la Leçon d’astronomie de la duchesse du Maine.

Le duc du Maine possédait également une collection de porcelaines provenant de Chine.A la fin du XVIIe siècle, et au début du XVIIIe siècle, la vaisselle de porcelaine était très bien connue de l’entourage du roi et de la cour. Elle était particulièrement convoitée pour la finesse de sa pâte, sa blancheur inimitée – et inimitable jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, où des techniques de fabrication sont mises au point pour reproduire la pâte de porcelaine – et l’exotisme de ses motifs. Ce sont des objets, dont nous sommes certains qu’ils existaient déjà dans le quotidien du duc du Maine, comme on peut le lire dans le Dictionnaire de la ville de Paris et de ses environs, publié à Paris en 1779, et rédigé par Pierre Thomas Nicolas Hurtaut, à propos du domaine de Sceaux, demeure du duc du Maine et de sa femme dès 1702 :

De la chapelle, on entre dans les appartemens, où l’on voit premièrement celui de Madame du Princesse de Conty, et entre autres, le cabinet de la Chine, riche par ses morceaux rares d’antiquité, par plusieurs pierres précieuses et beaucoup de magots et figures de la Chine ; ensuite est la grande salle de marbre, aujourd’hui la salle de billard : c’est l’appartement de Madame la Duchesse du Maine. On y voit plusieurs pièces de porcelaine, très rares et très curieuses.

Les ouvrages consacrés à la Chine conservés dans la bibliothèque de Sceaux, ainsi que les lettres sur la Chine dédicacées au duc du Maine par les missionnaires jésuites sont encore des preuves de l’attachement du duc pour l’Extrême-Orient, mais aussi de sa femme, Louise-Bénédicte de Bourbon, qui se passionnait elle aussi pour cette partie du monde et de ses objets. A la mort de son mari, en 1736, on sait qu’elle conservait, dans la chambre à coucher de son appartement Parisien, une partie des tapisseries de la Première Tenture chinoise, qui était l’une de ses suites préférées. 

Toute sa vie, depuis son adolescence, le duc du Maine aura eu a coeur de se tenir régulièrement informé des nouvelles en provenance de l’autre bout du monde, grâce à sa correspondance avec les pères jésuites, et à sa grande curiosité sur le sujet. Figure en retrait du règne de Louis XIV, c’est avant tout son implication dans la conspiration de Cellamare que l’histoire retient de ce personnage. Or, ce ne serait que justice de voir en ce personnage passionné et brillant, un des hommes à l’origine de l’ouverture de la France sur l’Extrême-Orient.

Notes :

1 Une journée à la cour de la duchesse du Maine, p. 97.

2 Inventaire après décès de Louise Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, 19 Février 1753, MC/ET/XXXV/973.

1 Acte de mariage entre Louis-Auguste de Bourbon et Louise-Bénédicte de Bourbon, le 19 mars 1692, à Versailles. Archives Nationales,  O1 36 fol 77-81 v°.

2 Louis Lecomte, Lettre à Monseigneur le duc du Maine sur les cérémonies de la Chine, Paris, 1700. p. 12.

3 Marguerite-Jeanne Cordier Staal-Delauney, Mémoires, Paris, 2001, p.46.

4 Ezéchiel Spanheim, Relations de la cour de France en 1690, Paris, 1900, p. 102-103.

5 Une tabatière offerte par Nicolas de Malézieu au duc du Maine, et conservée au musée du domaine de Sceaux, présente une scène où ils sont représentés tous les deux côte à côte. Une journée à la cour de la Duchesse du Maine, (Sceaux, Musée d’Ile-de-France-Domaine de Sceaux, septembre 2003 – janvier 2004), cat. Expo., Sceaux, 2003, p. 104.

6 Louis Lecomte, op. cit, p. 13.

7 Edith Standen, op.cit, p. 117.

8 Louis Lecomte, op.cit, p. 13.

9 Jannette C. Gatty, op. cit, 1963, p. 33.

10 Louis Lecomte, op. cit , p. 13-14.

11 Edith Standen, op.cit, 1976. p. 117.

1 Une journée à la cour de la duchesse du Maine, p. 97.

2 Inventaire après décès de Louise Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, 19 Février 1753, MC/ET/XXXV/973.

 

Pour aller plus loin :  

BROGLIE (Raoul de), Le duc du Maine, sa jeunesse, son éducation, in Bulletin des « Amis de Sceaux », Le Puy-En-Velay, 1938.

DESLANDES (Paul), « Un prince inconnu, le duc du Maine (1670-1736), Bulletin des « Amis de Sceaux », Le Puy-En-Velay, 1930.

DU CRAY (Anne-Sophie), Le Duc du Maine, 1670-1736. Université Paris IV- La Sorbonne, 1994.

LEWIS (Warren Hamilton), The sunset of the splendid century, the life and times of Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine. 1670-1736, New York, 1955.

 La duchesse du Maine (1676-1753), Une mécène à la croisée des arts et des siècles, dir. Bruno Bernard et Manuel Couvreur, Bruxelles, 2003.

Une journée à la cour de la Duchesse du Maine, (Sceaux, Musée d’Ile-de-France-Domaine de Sceaux, septembre 2003 – janvier 2004), cat. Expo., Sceaux, 2003.

 

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