Vent d’ouest, vent d’est : la naissance des relations franco-chinoises sous le règne de Louis XIV

Qu’on aime ou non les jésuites […], on doit reconnaître qu’en deux siècles ils nous ont initiés à l’une des plus belles civilisations […] Enchinoisés, ils enchinoisèrent l’Europe, et fondèrent la sinologie.1

1 René Étiemble, Les jésuites en Chine, La Querelle des Rites (1552-1773), 1966.

 

Les premiers contacts franco-chinois : l’envoi des « Six mathématiciens du roi »

Armoiries de la Compagnie des Indes Orientales
Armoiries de la Compagnie des Indes Orientales

Dès le début du XVIIe siècle, la France caresse l’idée de nouer des relations avec l’empire Chinois. En effet, l’Europe parcourt déjà les mers à la recherche des richesses de l’Orient. En 1602, une compagnie Anglaise, créée sous le règne d’Elisabeth Ière, commence ses opérations commerciales à Java et en Inde. La même année, la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales est fondée, fruit de la fusion de plusieurs compagnies qui sillonnaient déjà les mers depuis la fin du XVIe siècle, en concurrence avec les Portugais. Toutes ces grandes nations prenant le chemin de l’Orient incitent les Français à en faire autant. En 1604, Henri IV accorde le monopole de ce commerce aux marchands de Dieppe, de Saint-Malo et de Rouen, unis dans le négoce avec les Indes. Si le privilège est renouvelé en 1611, l’entreprise n’enregistre cependant aucuns résultats probants. Durant toute la première moitié du XVIIe siècle, l’attrait de l’Orient chez les Occidentaux est nourrit par les porcelaines, les tissus et épices ramenés par les bateaux Hollandais, et par les récits des premiers missionnaires jésuites1 envoyés par les Hollandais ou les Portugais à la cour des Ming2.

Sous le règne de Louis XIII, le Cardinal de Richelieu prend conscience du potentiel économique que représente un commerce avec les « Indes », à l’exemple de la Compagnie Hollandaise. En 1626, il décide de créer une société commerciale et maritime au Havre, avec un capital de un million six cent mille livres. Mais les États de Bretagne refusent de signer l’Edit ; et l’opération reste sans suite. En 1642, des lettres patentes autorisent la création de la Compagnie d’Orient, organisée par les marchands de Dieppe, dite aussi « Compagnie de Madagascar ». Le projet, une fois encore, est abandonné.

L’expérience est cependant renouvelée par le Duc de la Meilleraye3, proche du Cardinal de Richelieu et gouverneur de Nantes, qui créé, en 1656, la Compagnie des Indes Orientales, qui se substitue à la Compagnie de Madagascar. Prenant comme prétexte l’évangélisation des peuples indigènes, la Compagnie a pour but principal de rapporter des marchandises de Madagascar pour les revendre en Europe, où l’engouement de l’élite pour l’exotisme oriental ne cesse croître. Si la colonisation est un échec, la vente des marchandises en provenance de l’île rapporte, elle, un petit bénéfice à la Compagnie, de 1656 à 1664.

Ainsi, lorsque Louis XIV prend les rênes du gouvernement en 1661, mis à part quelques voyages, la France ne prend pas part au commerce des marchandises exotiques. Encouragé par les résultats commerciaux de la Compagnie fondée par le Duc de la Meillehaye, Colbert4, comme Richelieu avant lui, comprend la nécessité de développer le commerce avec l’Orient et l’Extrême-Orient. Cette nécessité apparaît d’une part pour disputer le monopole hollandais et portugais, et d’autre part parce que l’achat des denrées et des marchandises importées de ces contrées par les autres compagnies représentent une somme importante sur le budget de l’État.

C’est un de ces pays féconds que le soleil regarde le plus près que le nôtre, que l’on rapporte ce qu’il y a de plus précieux parmi les hommes, et ce qui contribue le plus, soit à la douceur de la vie, soit à l’éclat et à la magnificence. C’est de là qu’on tire l’or et les pierreries ; c’est de là que viennent les marchandises si renommées et d’un débit si assuré, la soie, la canelle, le poivre, le gingembre, la muscade, les toiles de coton, la ouate, la pourcelaine, les bois qui servent à toutes les tentures, l’ivoire, l’encens, le bésoar et milles autres commodités, auxquelles les hommes s’estant accoustumés, il est impossibles qu’il s’en passent5

Déclarations du Roy, L’une, Portant establissement d’une Compagnie pour le Commerce des Indes Orientales. L’autre en faveur des Officiers de son Conseil & Cours Souveraines interessées en ladite Compagnie, & en celle des Indes Occidentales. Registrées en la Cour des Monnoyes le 27 janvier 1665. Paris, chez Sebastien Cramoisy, et Sebastien Mabre-Cramoisy, 1665.
Déclarations du Roy, L’une, Portant establissement d’une Compagnie pour le Commerce des Indes Orientales. L’autre en faveur des Officiers de son Conseil & Cours Souveraines interessées en ladite Compagnie, & en celle des Indes Occidentales. Registrées en la Cour des Monnoyes le 27 janvier 1665.
Paris, chez Sebastien Cramoisy, et Sebastien Mabre-Cramoisy, 1665.

Ainsi, Colbert, surintendant des bâtiments du Roi depuis 1664, décide de créer la Compagnie Française des Indes Orientales, ratifiée le 27 Août 1664 par Louis XIV qui signe la Déclaration du Roi portant établissement d’une Compagnie pour le commerce des Indes Orientales. La Compagnie obtient, et ce pour cinquante ans, le monopole de la navigation et du négoce depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’aux Indes Orientales et Extrêmes-Orientales. Elle s’installe à Lorient. En 1665, Colbert nomme François Caron Directeur général de commerce qui, fort de son expérience au service de la Compagnie Hollandaise, au Japon notamment, était renseigné sur les conditions du commerce en Extrême-Orient. François Caron présente un projet à Colbert6, expliquant les étapes à suivre pour le développement d’un commerce avec les Indes est expliqué, avec l’indication des différents comptoirs à fonder afin d’établir au mieux la présence française aux Indes. De fait, ce plan prévoit la fondation, entre octobre 1667 et mai 1668, des comptoirs à Bantam, Jumbly, Palambo, Massacar mais surtout Banca, qui doit, selon Caron, devenir la base de commerce avec l’Extrême-Orient. En Mai 1668, l’ouverture du commerce avec la Chine aurait dû être effective. Cependant Caron meurt en 1673 et, à cette date, seul le comptoir de Bantam en Indonésie est créé. Entre temps, en 1670, François Baron, ancien consul à Alep, est nommé par Colbert Directeur général du commerce. Son action permet notamment la création d’un comptoir à Siam, qui devient une étape pour le commerce avec la Chine et le Japon.

On sait, grâce à ses nombreuses correspondances, que Colbert s’impliquait beaucoup pour l’essor de la Compagnie et le développement des relations entre la France et l’Extrême-Orient. Néanmoins, Colbert décède en 1683, deux ans avant l’envoi de six pères jésuites à la cour de Kangxi7 par Louis XIV, premier contact direct entre les deux pays. L’envoi des six « Mathématiciens du roi » marque le début des relations franco-chinoises, dont l’importance ne va cesser de croître de manière exponentielle jusqu’à la fin du règne de Louis XIV.

Le Roi poussé beaucoup plus encore par la passion qu’il a d’étendre en tous lieux la religion chrétienne, que par le désir de perfectionner les sciences ; ordonna, il y a dix ans, à six de ses sujets, d’aller à la Chine en qualité de mathématiciens ; afin qu’à la faveur de ces connaissances naturelles, ils fussent en état d’y répandre plus aisément les lumières de l’évangile 8

L’intérêt que la France porte à la Chine n’est pas uniquement commercial. Depuis le voyage de Marco Polo et son récit dans Le Livre des Merveilles, ou plus tard avec les publications de Matteo Ricci, Johan Nieuhofffou Anathase Kircher, les Français découvrent petit à petit le pays qu’ils ne faisaient qu’entrevoir à travers les porcelaines, qui forment, jusqu’à la seconde moitié du XVIIe siècle, le lien le plus tangible entre la France et la Chine, mais également les soies et les laques. Les récits décrivent un empereur et une grande civilisation dont la puissance et la magnificence n’ont rien à envier au roi de France, un pays dont la richesse, tant culturelle qu’économique, est à l’égale des arts et des ors de Versailles.

En 1668, Louis XIV fait édifier dans le jardin de Versailles le Trianon de Porcelaine , un petit édifice revêtu de carreaux de faïence bleue et blanche venue de Hollande, imitant les décors des porcelaines chinoises, sur lequel nous reviendront. Cela démontre un attrait certain pour le lointain Orient, attisé ensuite par les ambassades du père Philippe Couplet et celles des ambassadeurs de Siam, en 1684.

Le Trianon de Porcelaine,
Le Trianon de Porcelaine,

En effet, le père Philippe Couplet, un missionnaire jésuite revenant de Chine9, est reçu le 15 septembre par le roi. Il rapporte avec lui un lot d’ouvrages chinois, notamment un exemplaire du Xinhi yixiang tu, ou Liber organicus astronomicae Europae, un imprimé de cent dix-sept planches illustrées d’instruments scientifiques. Il revient accompagné d’un ami chinois, nommé Shgen Fuzong, qui devient le sujet de toutes les curiosités :

 En ses habits indiens, ayant une riche veste de brocart d’or sur fond bleu, avec des figures de dragons et un visage affreux sur le haut de chaque manche. Il avoit par dessus une espèce de tunique de soye verte. Sa Majesté après avoir entendu ses prières en langue chinoise, luy fit servir une assiette sur la table pour voir la propreté et l’adresses des Chinois à manger avec deux petites baguettes […]10 

La réception des ambassadeurs de Siam, rendue possible par les contacts noués par la Compagnie Française des Indes Orientale, s’effectue dans la Galerie des Glaces de Versailles. Les ambassadeurs, en grande tenue, apportent avec eux des présents, la plupart de facture chinoise – jades, laques et porcelaines – qui émerveillent la cour et son souverain. Dès lors, Louis XIV montre un intérêt grandissant pour la Chine et son empereur.

 Charles Le Brun, Louis XIV recevant les ambassadeurs de Siam dans la galerie des Glaces, le 1er septembre 1686.
Charles Le Brun, Louis XIV recevant les ambassadeurs de Siam dans la galerie des Glaces, le 1er septembre 1686.

C’est dans ce contexte qu’est décidé l’envoi de la première mission Française en Chine. En 1685, six pères jésuites Français embarquent à Brest avec pour destination la cour de Pékin. Ces six missionnaires étaient les pères Jean de Fontaney, né en 1643, mort en 1710, et qui était supérieur de la mission, de 1685 à 1699, Guy Tachard(1651-1712, )Jean-François Gerbillon(1654-1728), Louis Le Comte(1655-1728), Joachim Bouvet(1656-1730) et Claude de Visdelou(1656-1737). Ils avaient tous pour particularité d’être de brillants mathématiciens et scientifiques et avaient tous été reçu par l’Académie Royale des Sciences. De fait, Louis XIV savait que l’empereur Kangxi, son contemporain, était particulièrement attiré par les sciences11. L’objectif officiel des missionnaires était de se rendre en Chine afin d’évangéliser la cour de l’empereur et ses sujets. Néanmoins, le second objectif, et non des moindres, était d’entrer en contact avec l’empereur, de nouer des liens, au nom de la France, afin de créer une relation privilégiée permettant l’obtention d’avantages commerciaux qui favoriseraient la France par rapport aux Hollandais et aux Portugais :

Le principal objet que Sa Majesté a eu dans la résolution qu’elle a prise d’envoyer un ambassadeur à Siam est l’espérance que les missionnaires ont donnée de l’advantage que la religion en retiroit et les eséprances qu’ils ont conçues sur des fondements assez vraisemblables que le roy de Siam, touché par les marques d’estime de S.M., achèveroit avec l’assistance de la grâce de Dieu, de se déterminer à embrasser la religion chrétienne pour laquelle il a déjà montré beaucoup d’inclination. Sa majesté veut aussy dans ce voyage procurer tous les advantages possibles au commerce de ses sujets dans les Indes, et prendre des éclaicissements certains sur celui qu’on pourroit faire à Siam12 

Les pères jésuites arrivent à Pékin le 8 février 1688, après une escale au Siam. Ils prennent soin de débarquer au Port de Nimpo (proche de Nankin), afin d’éviter Macao, sous influence portugaise. Ils sont reçus par l’empereur Kangxi le 21 mars 1688. L’accueil est bienveillant, comme en témoigne une lettre du père Fontaney au père de La Chaise13. En effet, Kangxi est, depuis longtemps, favorable aux missionnaires occidentaux. En 1670, il reçoit les ambassadeurs portugais à sa cour. En 1675, il rend visite à l’église des jésuites de Pékin, dont il a autorisé l’installation, et qu’il nomme Qing Tian, « honorer le ciel », nom qui figure ensuite sur toutes les églises jésuites de Chine. De plus, en 1685, il est à l’origine de l’ouverture du port de Canton au commerce avec les étrangers et, à cette date, le commerce des européens avec la Chine prend une nouvelle ampleur.

Ainsi, quand les missionnaires Français arrivent en Chine, l’empereur leur réserve de nombreux égards. Il est séduit par les ambassadeurs de Louis XIV et garde à son service les pères Gerbillon et Bouvet, dont le rôle est, entre autres, d’enseigner les mathématiques occidentales à l’empereur, tandis que les autres sillonnent les provinces chinoises. Dès lors, l’influence des pères jésuites à la cour de Pékin prend de plus en plus d’importance, tandis que les relations entre la France et la Chine s’intensifient. En 1689, soit un an seulement après l’arrivée des pères jésuites à Pékin, le père Gerbillon est désigné pour accompagner la délégation chinoise à Nertchinsk (Sibérie), en la qualité de conseiller et d’interprète pour la signature d’un traité entre la Russie et la Chine concernant le tracé de la frontière entre les deux pays. C’est un témoignage édifiant de la confiance que l’empereur plaçait dans les ambassadeurs Français. On pouvait alors affirmer que la mission des « mathématiciens du roi » était en partie accomplie. En effet, si la christianisation de la Chine ne connaissait pas un succès éloquent, la France avait obtenu une place privilégiée au sein de la Cité-Interdite. Le lien entre la France et la Chine, entre Kangxi et Louis XIV, était établi14.

 Les relations franco-chinoises entre 1688 et 1715

Quand chacun des interlocuteurs vient de si loin, il faut du temps pour se comprendre. La compréhension entre les deux anciennes cultures que sont les cultures française et chinoise, s’est opérée par touche, lentement, tout au long des siècles, à travers le filtre des préjugés inhérents à chaque nation. Les échanges qui se sont opérés depuis le premier voyage des mathématiciens jésuites en 1685, se sont multipliés jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, en 1715, et ont fortement contribué à l’influence réciproque qui se manifeste dans les arts des deux pays.

En Chine, les missionnaires, nous l’avons vu, sont investis d’une double mission : convertir les autochtones et établir des liens diplomatiques durables entre la France et la Chine. Les premiers échanges entre les pères jésuites et l’empereur de Chine sont d’abord d’ordre diplomatiques et scientifiques : ils enseignent les sciences occidentales à Kangxi et à sa cour, établissent des cartes géographiques15 et servent l’empereur en qualité de diplomates.

Les Astronomes, Première Tenture chinoise : la leçon d'astronomie donnée à l'empereur Kangxi par le père jésuite Schall von Bell.
Les Astronomes, Première Tenture chinoise : la leçon d’astronomie donnée à l’empereur Kangxi  (en rouge) par le père jésuite Schall von Bell.

Ce n’est que dans un second temps, lorsqu’un climat de confiance durable est établi entre les ambassadeurs et l’empereur, que les pères jésuites s’attèlent à la réalisation de leur objectif premier : répandre la « vérité » Chrétienne dans l’Empire du Milieu. A cette époque, la religion Chrétienne était encore interdite aux Chinois. Les missionnaires ont donc cherché à rendre le catholicisme licite, en usant de leur intimité avec l’empereur :

Vous savez, Seigneur, quels sont les motifs qui nous obligent de quitter tout ce que nous avons de plus cher en Europe, pour venir en ce pays-ci ; tous nos désirs se terminent à faire connaître le vrai Dieu, et à faire garder sa sainte loi ; mais ce qui nous désole, c’est que les derniers édits défendent aux Chinois de l’embrasser. Nous vous supplions donc, puisque vous avez tant de bonté pour nous, de faire lever cette défense quand vous y verrez quelque jour16 

Leur opiniâtreté est récompensée quelques années plus tard. Guéri de sa fièvre par les missionnaires, l’empereur Kangxi, en remerciement, accède à leur volonté la plus chère. En 1692, l’empereur publie un Edit de Tolérance en faveur de la religion Chrétienne. L’année suivante il fait don aux missionnaires français d’une maison au sein de la Cité Interdite, le Beitang, « Eglise du Nord », première église jésuite française de Chine. C’est également à ce moment-là qu’il confie aux pères Bouvet et de Fontaney, les rôles d’ambassadeurs auprès du Roi de France.

Depuis l’envoi des « Mathématiciens », Louis XIV et la cour sont tenus informés de ce qu’il se passe à l’est grâce aux nombreuses lettres envoyées depuis Pékin par les missionnaires. La réception du père Joachim Bouvet à Versailles en 1697, montre, de manière tangible, le succès de la première mission. Mandaté par l’empereur afin de recruter de nouveaux missionnaires, il apporte également à Versailles les preuves de l’amitié de l’empereur de Chine au Roi de France sous forme de nombreux et précieux présents. Il se présente en costume chinois, preuve de son intégration en Chine et de son rôle d’ambassadeur de Kangxi, et offre au Roi quarante-et-un volumes en langue chinoise. La même année, il publie « L’état présent de la Chine en Figures », dédié à monseigneur le duc et madame la duchesse de Bourgogne. Il s’agit alors de quarante-trois planches illustrées et colorées représentant le peuple chinois et ses différents costumes, tandis que le père Louis Le Compte rédige de son côté « Les Nouveaux Mémoires sur l’états présent de la Chine », qui provoquent presque aussitôt l’indignation des autorités ecclésiastiques et des érudits français. L’année suivante, en 1698, en réponse à la forte curiosité que suscitait l’empereur de Chine et sa cour, il publie « Le portrait historique de l’empereur de la Chine  présenté au Roi de France»17, qui est immédiatement traduit dans toute l’Europe. Le père Bouvet repart ensuite en Chine, à bord de l’Amphitrite, accompagné de huit nouveaux missionnaires jésuites, ainsi que l’avait demandé l’empereur Kangxi.

Joachim Bouvet, Etat présent de la Chine en figures, 1697.
Joachim Bouvet, Etat présent de la Chine en figures, 1697.

 Ces nouveaux écrits offrent aux intellectuels Français une nouvelle source d’information et d’inspiration concernant ce pays tant rêvé. Les missionnaires y décrivent un Roi et une cour éclairés, instruits, une civilisation pluri-millénaire au patrimoine d’une grande richesse. On sent, dans les écrits des pères jésuites, qui ont vécu assez longtemps en Chine pour y apprendre les fondements culturels, une admiration et un profond respect pour le pays et ses habitants. Et c’est précisément ce qui irrite les hautes autorités ecclésiastiques, qui voient d’un mauvais œil la mise en avant des vertus d’un peuple païen, tandis qu’en Chine, à cette même période, les relations entre l’empereur et les missionnaires commencent à se dégrader lentement.

Le début des tensions entre la Chine et les Occidentaux : la Querelle des rites. 

  Je n’ai jamais été à la Chine, mais j’ai vu plus de vingt personnes qui ont fait ce voyage, et je crois avoir lu tous les auteurs qui ont parlé de ce pays […] Je sais, dis-je, par le rapport unanime de nos missionnaires de sectes différentes, que la Chine est gouvernée par les lois, et non par une seule volonté arbitraire18 

Ces paroles de Voltaire, défendant la Chine des critiques qui décrivent son souverain et son gouvernement comme despotiques, font écho de la manière dont les écrits des missionnaires, à la fin du XVIIe siècles, ont influencé la pensée occidentale et ont donné une impulsion nouvelle sur ce que seront les relations entre l’Europe et la Chine au XVIIIe siècle.

Les écrits des pères jésuites dérangent car ils font état d’une nation païenne dont la grandeur même rivalise avec les pays très-chrétiens occidentaux. Comment un pays qui ne connaît pas la « Sainte Vérité » peut-il être aussi puissant ? N’est-ce pas la preuve que les pères jésuites maquillent la réalité ? L’admiration que lui portent les missionnaires français dans leurs écrits n’est-il pas preuve d’un goût et d’un encouragement pour le paganisme ? Ces interrogations sont celles des érudits de la Sorbonne, qui frappent de censure l’ouvrage de Louis Le Compte en 1700. Cet acte est le reflet du climat qui règne en ce début de XVIIIe siècle en France et en Europe chez les ecclésiastiques, à l’égard de la Chine. Tandis que l’élite française s’enthousiasme de plus en plus pour l’art et la culture chinoise – les précieuses porcelaines, rapportées en France en 1701 par un navire français revenant de Chine, obtiennent un très grand succès- les autorités ecclésiastiques s’interrogent sur la réussite de l’évangélisation des peuples Chinois et sur les conséquences de cette « sinisation » des savants et des Grands de France.

En Chine, les relations entre les missionnaires chrétiens et Kangxi sont encore au beau fixe : la création, en 1700, de la Mission des jésuites en Chine, officialise la mission française à la cour. Mais cela ne dure guère. En 1704, le Saint-Office déclare les rites chinois comme étant païens et emprunts de superstition, et sont interdits pour tous les chrétiens convertis en Chine. Il s’agit là d’un acte fort, qui découle de « La Querelle des rites », dont l’origine date de la première mission en Chine de Matteo Ricci, entre 1582 et 1610. Celui-ci préconisait, pour une évangélisation en douceur du peuple Chinois, en même temps que la pratique du catholicisme, de le laisser continuer à pratiquer les rites dédiés aux ancêtres, dont il avait compris qu’il s’agissait de l’un des fondements les plus anciens et les plus importants de la civilisation chinoise.

Tout au long du XVIIe siècle, les jésuites, qui font un effort important d’intégration en Chine, suivent cette direction. Cependant, cette vision des choses est rapidement contestée par les missionnaires dominicains et franciscains européens qui jugent les deux pratiques incompatibles. L’interdit promulgué par le Saint-Office est le résultat de cette querelle. En 1705, monseigneur de Tournon, légat du Pape, se rend à Pékin pour appliquer les décrets du Saint-Office. Cela est subit comme un affront de la part de l’empereur Kangxi qui expulse le légat. En 1707, monseigneur de Tournon promulgue un nouveau décret, à Nankin, interdisant l’emploi de termes chinois pour désigner Dieu – Tian (ciel), Tianzhu (Maître suprême du Ciel) et Shangdi (Souverain d’en Haut)- ainsi que les rites ancestraux. Cette interdiction est renouvelée en 1714 par le Pape, à Rome. Cela a une conséquence désastreuse pour les relations entre l’empereur Kangxi et les missionnaires chrétiens et, en 1717, il interdit le christianisme et sa prédication en Chine. Cette décision de l’empereur sera suivie, durant une grande partie du XVIIIe siècle, par la persécution des chrétiens en Chine19. La fin du règne de Louis XIV, qui décède en 1715, est donc marquée par l’échec de l’évangélisation du peuple chinois.

Néanmoins, les autres aspects de la mission française en Chine ont été couronnés de succès. En effet, si l’évangélisation des chinois est largement remise en cause par l’édit promulgué par Kangxi, l’empereur garde une estime pour les scientifiques français. De plus, la mission envoyée par Louis XIV a permis de nouer une relation privilégiée entre la France et la Chine, tant commerciale que culturelle : les deux nations se sont mutuellement influencées pendant les trois décennies qui ont suivie l’arrivée des premiers missionnaires français. Les jésuites sont les médiateurs culturels entre la France et la Chine. Ils rédigent des encyclopédies traitant, entre autres, de musique et de botanique, traduisent de nombreux ouvrages de la littérature chinoise et élaborent aussi des dictionnaires permettant aux européens de déchiffrer les caractères complexes du mandarin. La correspondance entre les missionnaires en Chine et les savants français est très abondante. La compréhension mutuelle des deux pays n’est rendue possible que par le travail colossal réalisé par les jésuites.

En Chine, l’influence des missionnaires porte surtout, dans un premier temps, sur les sciences ; ils apportent des connaissances nouvelles dans les domaines des mathématiques, de l’astronomie et de la mécanique. Dans un second temps, à partir du règne de l’empereur Qianlong (1735-1796), le quatrième empereur de la dynastie Mandchoue des Qing (1644-1911), les missionnaires jouent aussi un rôle sur l’influence occidentale dans les arts chinois, notamment la peinture et l’architecture. Du point de vue de la peinture, nous pouvons noter l’oeuvre du missionnaire Giuseppe Castiglione (1688-1766), un père jésuite italien. Il était l’un des peintres préféré de l’empereur Qianlong. Il a joué un grand rôle sur l’influence occidentale dans la peinture chinoise. Avec la collaboration de Jean-Denis Attiret et de Jean-Damascène Salusti, il reproduit les seize tableaux célèbres représentant les principales batailles des campagnes de l’Ils (Pingdingyili) dont la gravure fut exécutée à Paris en 1774.

Giuseppe Castiglione, Portrait équestre de l'empereur Qianlong.
Giuseppe Castiglione, Portrait équestre de l’empereur Qianlong.

Du point de vue de l’architecture, en 1747, l’empereur Qianlong entreprend des travaux d’embellissement du Palais d’Été, le Yuanmingyuan, situé au Nord-Ouest de Pékin. Il suit les conseils des missionnaires présents à sa cour en faisant bâtir des pavillons à l’italienne et des jets d’eau. Kangxi, de son temps, portait un grand intérêt également pour l’architecture occidentale.

En France, l’influence des arts chinois sur nos œuvres s’opère lentement, au début de la première moitié du XVIIe siècle, puis s’intensifie jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, au rythme des importations d’objets chinois ou japonais et des relations entre les deux pays, donnant ainsi naissance au courant artistique des « chinoiseries ». La réception des arts chinois en France fera l’objet d’un article prochainement.

Notes : 

1Le père Matteo Ricci (1552-1610) est l’un des premiers pères jésuite à enter en Chine. Il meurt à Pékin en 1610, après avoir contribué, par ses récits, à l’attrait des empereurs occidentaux pour la civilisation chinoise et son évangélisation.

2Dynastie des Ming (1368-1644).

3 Charles de La Porte (1602-1664), marquis puis duc de la Meilleraye.

4Jean-Baptiste Colbert est nommé surintendant des Bâtiments du Roi en 1664, puis secrétaire d’Etat à la Marine en 1665.

5Discours d’un fidèle sujet du roi touchant l’établissement d’une compagnie Française pour le commerce des Indes Orientales, adressé à tous les Français, 1er avril 1664.

6Projet exposé dans l’Histoire des Indes Orientales de Souchu de Rennfort, 1668, p.290 et suivantes.

7Kangxi (1662-1722), il est le second empereur de la Dynastie Mandchoue des Qing (1644-1911).

8Louis Le Comte, Nouveaux Mémoires sur l’état présent de la Chine, 1696, in n°8 BNF 37293809.

9Philippe Couplet (1623-1693) était un père jésuite, parti en mission en Chine en 1656 au sein de la Compagnie de Jésus.

10Cité par Dominique Lelièvre, Voyageurs Chinois à la découverte du monde, de l’Antiquité au XIXe siècle, Genève, 2004, p324.

11L’empereur Kangxi a été l’unique empereur chinois à étudier les sciences, en particulier les mathématiques et l’astronomie.

12Archives de la Marine, Ordres du Roy, p.45, cité par J.C GATTY, Voiage de Siam du père Bouvet, 1963, p.50.

13Du père Fontaney ; in Lettres, éd. Garnier Flammarion, Paris, 1979, p. 121 « Ce grand Prince nous témoigna beaucoup de bonté ».

14 Une lettre de Louis XIV, destinée à l’empereur Kangxi, et datée du 7 Août 1688, est encore conservée aux archives du Ministère des Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Asie, vol. 2, folios 11 r° – 112 r°.

15Les missionnaires jésuites ont eu un rôle important de cartographes à la cour Impériale. Ils ont rédigé un atlas de la Chine, le Huangyu quanlantu entre 1708 et 1717. Le père Jean-Baptiste Régis (1665-1737) relate, dans une note envoyée en Europe, les étapes de leurs travaux.

16Louis Le Comte, Un Jésuite à Pékin, nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, 1687-1692, Paris, 1990. p. 125.

17 « Les Jesuites que vôtre Majesté luy envoya, il y a quelques années, ont été étonnez de trouver, aux extrêmitez de la terre, ce qu’on n’avoit point vû jusques-là hors de la France, c’est à dire un prince, qui comme Vous, sire, joint à un ge- nie aussi sublime que solide, un cœur encore plus digne de l’Empire ; qui est maître de luy-même comme de ses sujets, également adoré de ses peuples, et respecté de ses voisins ; qui tout glorieux qu’il est dans ses entreprises, a plus encore de valeur que de bonheur : un prince en un mot, qui réunissant dans sa personne la plupart des grandes qualitez, qui forment le héros, seroit le plus accompli monarque, qui depuis longtemps ait regné sur la terre, si son règne ne concouroit point avec celui de Vôtre Majesté. ». Joachim Bouvet, Le portrait historique de l’empereur de la Chine  présenté au Roi de France, publié à Paris en 1697.

18Voltaire, Dialogues entre A.B.C., ed. Moland, t. XXVII., p. 323.

19Dès 1722, mort de Kangxi, survient l’expulsion de missionnaires et jésuites. La persécution des chrétiens

reprend en 1767 et 1769, l’expansion du Christianisme en Chine est, au XVIIIe siècle, temporairement arrêtée.

Pour aller plus loin : 

BAI (Zhimin), Les voyageurs français en Chine aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 2006.

BEURDELEY (Michel), Peintres jésuites en Chine au XVIIIe siècle, Paris, 1997.

BRIZAY (Bernard), La France en Chine, du XVIIᵉ siècle à nos jours, Paris, 2013.

DUNNE (George H.), Generation of giants : the story of the Jesuits in China in the last decades of the Ming dynasty, Notre Dame, 1962. 

ESTIENNE (René), Lorient et les Compagnies des Indes, 1666-1794, in Ici et là, n°29, Paris, 1997, p. 28-33.

ETIEMBLE (René), Les jésuites en Chine, La Querelle des Rites (1552-1773), 1966.

HAUDRÈRE (Philippe), Les compagnies des Indes Orientales. Trois siècles de rencontre entre Orientaux et Occidentaux (1600-1858), Paris, 2006.

 HIKMAT (Alabdulrahman), Les récits européens sur la Cour impériale des Qing 1696-1865, Paris, 2011.

SHEWEN (Li), Stratégies missionnaires des Jésuites Français en Nouvelle-France et en Chine au XVIIe siècle, Paris, 2001.

 SPENCE (Jonathan), La Chine imaginaire : la Chine vue par les Occidentaux, de Marco Polo à nos jours, Montréal, 2000.

TING (Tchao Ts’ing), Les descriptions de la Chine par les Français (1650-1750), Paris, 1928.

VONGSURAVATANA (Raphaël), « Guy Tachard ou la Marine française dans les Indes orientales (1684-1701) », Histoire, économie et société, Vol. 13, p. 249-267, Paris, 1994.

Ouvrages collectifs :

Les Compagnies des Indes, route de la porcelaine dir. Robert Picard, Jean-Pierre Keneis. et Yves Bruneau , France, 1966.

La mission française de Pékin, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Actes du colloque international de sinologie (Chantilly, Centre de Recherches Interdisciplinaire, 20-22 décembre 1974), Paris, 1976.

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One thought on “Vent d’ouest, vent d’est : la naissance des relations franco-chinoises sous le règne de Louis XIV

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